Confortablement installée dans le lit de sa chambre, somnolant à moitié, Eléanore détaillait le plafond, parcourant un à un ses rubans de motifs pastels : bleu-nuit, bleu-vert, vert d’eau, vert tendre… Progressivement, elle s’endormit, son esprit s’évada. Les heures se succédèrent, se diluèrent dans le tic-tac d’un balancier, le ronronnement des moniteurs, le craquement du plancher...
S’éveillant en sursaut, elle se redressa subitement. Dans son sommeil, elle avait cru entendre quelqu’un qui l’appelait, quelqu’un qui la veillait sans être à ses côtés, qu’elle avait déjà rencontré sans avoir jamais croisé son chemin… A nouveau, ce cauchemar ? Comme pour le confirmer, le silence s’épaissit, l’amenant à conclure à un mauvais tour de son subconscient. Sur le qui-vive, elle se roula en boule, se pelotonna dans ses couvertures comme derrière un rempart de soie.
- Eléanore, murmura Philip au creux de sa nuque.
Philip ? ! Si tard ?
Non… Ce n’était pas lui.
Ou du moins, pas vraiment.
Cette voix. Elle la reconnaissait.
- Sylph, lâcha-t-elle, glaciale.
- Je vois que tu ne m’as pas oublié, remarqua l’Autre, sans noter l’hostilité dont elle faisait preuve à son égard. Je suis content.
Loin de partager un tel enthousiasme, elle fronça les sourcils en remontant ses draps.
- Est-ce que je rêve, ou bien…
Le sujet l’inspirant, la Voix sonna d’une ironie mordante.
- Peut-être, au fond. Qui sait quand nous rêvons, quand nous avons les yeux ouverts ? ! Peut-être sommes-nous à la frontière ? !
- A la frontière ?
- A la frontière, exactement. A mi-chemin entre le songe et la folie, entre la dure réalité et une histoire en palimpseste, entre l’éclat de la lumière et l’obscurité du néant. La vanité de l’existence, la sérénité du trépas… Mais peut-être sais-tu mieux que moi de quoi je veux parler, n’est-ce pas, Eléanore ?
Son interlocuteur avait sciemment marqué l’accent sur le point d’interrogation.
- Qu’est-ce que tu veux ?
- Etre ton ami, c’est tout. Tu ne l’avais pas deviné ?
- J’ai déjà un ami.
- Bien sûr. Et moi, j’ai déjà eu l’occasion de te mettre en garde contre l’individu que tu nommes… Elle ricana. Ton ami. Il faut que tu t’y fasses, Eléanore. Tu n’es plus sur la Terre, ici, tu es dans son domaine : les choses n’y sont pas ce qu’elles paraissent être - et les plus innocentes, en apparence, sont aussi les plus dangereuses -. Par conséquent, méfie-toi d’elles, c’est un conseil. Un vrai conseil, de véritable ami.
Une nouvelle fois, elle fouilla les lieux du regard en quête d’une silhouette, d’un mouvement, d’une chair qui rendrait l’importun moins inquiétant, mystérieux, chimérique… Cependant c’était peine perdue car il n’y avait personne.
- Qui es-tu ?, risqua-t-elle, ainsi qu’elle l’avait fait la veille, espérant une réponse plus consistante.
Elle n’obtint rien de tel.
- Dois-je te le répéter sans fin ? Je suis le dernier Sylphe et toi, à ce que l’on raconte, la dernière des Dryades. Aussi, quel joli couple nous formerons ! L’Arbre et le Vent, unis comme aux glorieux temps de l’Age d’Or !
L’intuition s’imposant, les traits de l’enfant s’éclairèrent.
- Tu es Eléanore, c’est ça ? !
Interloqué, l’Esprit se moqua d’elle :
- N’est-ce pas plutôt à moi de poser cette question ? Je te l’ai dit : je suis l’Esprit de la maison. Seuls restent les noms que je m’invente. Ce qui n’empêche pas que tu peux me faire confiance : moi, je ne tricherai pas.
Cette douceur, cette sincérité… Voilà qu’elles devenaient poignantes ! Jamais Philip ne s’était exprimé ainsi.
Tortillant ses mèches, elle n’en était que plus indécise.
- C’est que … Tu me fais peur.
- J’en suis navré.
Aux échos lourds qui pesaient sur la phrase, elle sut qu’il ne lui jouait pas la comédie. Peiné, il l’était véritablement.
- C’est juste que je suis un Esprit : j’adore multiplier les tours, jongler avec les mots, m’exprimer par énigmes. Malgré tout, il n’y a pas de malveillance dans mes paroles, je te le jure.
- En ce cas, peut-être qu’on pourrait…
- Rêver ensemble, comme deux survivants de l’ancien Royaume ? ! Rire en silence et danser dans nos têtes ? ! Evidemment, que l’on pourrait ! Je t’en supplie, accepte ! Tu verras, en ma compagnie, tu te sentiras plus sereine, plus à ton aise, comme si tu revenais chez toi après une longue absence. Je connais des histoires de Fées, de Dragons, de Lutins.
Des histoires d’Hommes et de Déesses.
- En t’écoutant, j’aurais l’impression de trahir Philip.
- Ce ne sera qu’une impression, crois-moi. Par le passé, lui-même a trahi trop de gens qui le tenaient en haute estime et qui l’ont trahi en retour. Il mérite qu’on le plaigne, pas que l’on conspire contre lui, en conséquence de quoi… Si tu veux lui donner sa chance, je n’y vois pas d’inconvénients. Seulement n’oublie jamais que lui, c’est un… Humain. Un adulte, qui plus est. Avec de l’habitude, il pourra être gentil, serviable - galant, même, s’il fait des efforts -, mais il est trop sévère, il ne saura pas s’amuser comme il devrait le faire. Si tu recherches quelqu’un pour s’occuper de toi quand tu as le cafard, quelqu’un pour partager mille et unes fantaisies, par contre, je serais là.
- En effet, ça parait tentant. Si tu ne nous causes pas d’ennuis…
- Allons, jeune demoiselle, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? ! Jamais je ne ferais quelque chose qui pourrait te nuire, jamais !
- Si tu promets, oui, je veux bien. Mais fais très attention. Si tu t’avises de me tromper…
Impatient, Sylph l’interrompit.
- Promis, cela n’arrivera pas !
A quoi il ajouta, plus calme :
- En échange, je demanderai une faveur. Ne rapporte plus nos conversations à Philip. C’est quelqu’un de très strict, il nous interdirait de discuter ensemble.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il ne comprend pas. Sur l’échiquier de la vie telle qu’il la conçoit, je suis la seule pièce dont il ne peut pas prévoir les déplacements. Bien qu’il soit persuadé du contraire, je suis beaucoup plus libre que lui ; et cette liberté-là le terrifie tant elle lui semble irrationnelle. Il a une peur panique de ce que je peux dire, de ce que je peux faire, comme de tout ce sur quoi il n’a aucun contrôle.
- Bon, d’accord, admettons. Je n’en parlerai pas, si c’est ce que tu veux… Sauf si je découvre que tu nous prépares un mauvais coup, ça va de soi.
- Marché conclu !, se réjouit la Voix avec des accents juvéniles. A présent, je vais m’en aller. Il se fait tard et tu as besoin de repos.
- Tu pars déjà ?
En fin de compte, elle devait avouer qu’elle s’était habituée à sa compagnie, aussi impalpable qu’elle puisse être, brûlant de bavarder encore.
- Oui, il est temps. Mais sois sans crainte, je vais vite revenir. Maintenant, clos tes si jolis yeux. Les Fées des songes chuchotent qu’elles attendent ta visite, alors, je vais te laisser les rejoindre. Cependant n’oublie pas ! Ne parle pas de ça à Philip. Jamais...
Un dernier murmure lui souhaita « bonne nuit » avant que le silence revienne : un silence étouffant, qui n’évoquait plus que la perte, le manque, l’absence… Au-delà : une frontière. Soudain, elle eut la sensation d’une gueule béante qui se fermait sur elle, cherchant à l’engloutir, la mettre en pièce, la digérer pour ne laisser qu’une ombre.
Philip, Sylph…
Deux personnages, pour une même voix.
Qu’est-ce que ça pouvait signifier ?
Sur cette pensée, elle s’éveilla, en nage. S’assit avec raideur. Passa ses mains sur son visage et secoua la tête.
A nouveau, ce cauchemar ! !
Qu’avait déclaré le jeune homme, à ce propos ?
A demi-endormie, elle ne parvenait pas à se concentrer assez pour s’en souvenir. Tant pis. Sans doute y verrait-elle plus clair demain, à moins qu’il ne lui suffise de… A tout hasard, elle appela l’Esprit du bout des lèvres mais, ainsi qu’elle l’avait prévu, personne ne se manifesta.
Etrange.
Quel sens donner à tout ceci ?
Elle eut beau réfléchir, elle n’en trouva aucun, aussi renonça-t-elle.
Provisoirement.
Dix minutes s’écoulèrent, elle se laissa aller. Sa respiration retrouva un rythme plus régulier, ses muscles se détendirent.
Elle dormit jusqu’à l’aube, et d’un sommeil sans rêves.
lundi 30 mars 2009
dimanche 22 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 10
Non, pitié ! Pas encore !
Je ne veux pas parler d’elle, c’est trop dur.
Je t’en supplie.
Je t’en supplie.
Hélas, cette prière intérieure n’empêcha pas la fillette de poursuivre, avec ce qui pouvait être de l’envie :
- Elle était tellement belle. Je suis convaincue que je l’aurais adorée. Sur la photo, elle a l’air si gentille et en même temps, si sage, si mesurée…
Un instant, elle se tut, pensant qu’il voudrait réagir, mais il n’ajouta rien.
Il n’avait rien à ajouter.
Effectivement, tu as raison, Eléanore. Elle était belle, elle était sage. Elle était cela et bien plus : généreuse, douce, brillante, honnête, sincère, idéaliste… Ce serait encore loin du compte. Elle était meilleure que nous tous, meilleure que moi.
Bien entendu.
Et moi, je voudrais pouvoir l’oublier, ne plus voir son visage, en permanence, partout, dans les miroirs, les cieux, les reflets sur les vitres : ses cils, ses cheveux, son regard… Pouvoir oublier le chagrin, les larmes, le vide qu’elle a laissé en sortant de ma vie. Pouvoir me pardonner, aussi... Néanmoins, je ne le peux pas. Je n’en ai pas la force. Je n’en ai plus la force, maintenant qu’elle n’est plus là pour me prêter la sienne.
- Elle vous manque ?, s’enquit celle qui portait le même nom et qui ne pouvait pas savoir à quel point il souffrait.
S’il ne répondit qu’à grand peine, il lui répondit malgré tout.
- Oui, elle me manque beaucoup.
Ce qui, une nouvelle fois, était très en-deçà de la réalité.
Se remémorer combien il la chérissait, même brièvement, lui demandait de tels efforts qu’il devait batailler pour ne pas laisser sa voix le trahir. Il avait l’air tellement triste. Tellement… perdu.
Tellement seul.
Avant qu’il n’ait pu réagir, d’elle-même, elle vint se coller contre lui et attrapa sa main, nouant ses doigts aux siens avec, entrelacé, le fil invisible de leurs Destinées. Il n’avait pas pu s’écarter : ce qu’il essayait d’éviter, ce qu’il cherchait à fuir, ce qu’il craignait par-dessus tout avait fini par arriver. Elle s’était blottie dans ses bras pour le réconforter - lui qui avait ignoré sa détresse à deux reprises -, et sa peau d’enfant, sur la sienne, était incroyablement douce, chaude…
Vivante.
Je ne dois pas céder, se répétait-il, au supplice. Je ne dois pas aimer, pas l’aimer, pas encore ! Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’en ai pas le droit ! Mais il était conscient que ces mots ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun sens, aussi restèrent-ils là des heures à fixer la nuit qui tombait, chacun soulageant la détresse de l’autre de par sa seule présence.
Ensuite, de son propre chef, il prit la parole :
« Il était une fois, il y a bien longtemps, une petite Fée prénommée Onde, qui était amoureuse d’un jeune Esprit du vent… »
Bientôt, il y eut un flot étoiles.
Bientôt, il y eut de nouveaux rêves.
Sans qu’ils le réalisent, ce fut leur première nuit.
Leur première nuit ensemble.
Je ne veux pas parler d’elle, c’est trop dur.
Je t’en supplie.
Je t’en supplie.
Hélas, cette prière intérieure n’empêcha pas la fillette de poursuivre, avec ce qui pouvait être de l’envie :
- Elle était tellement belle. Je suis convaincue que je l’aurais adorée. Sur la photo, elle a l’air si gentille et en même temps, si sage, si mesurée…
Un instant, elle se tut, pensant qu’il voudrait réagir, mais il n’ajouta rien.
Il n’avait rien à ajouter.
Effectivement, tu as raison, Eléanore. Elle était belle, elle était sage. Elle était cela et bien plus : généreuse, douce, brillante, honnête, sincère, idéaliste… Ce serait encore loin du compte. Elle était meilleure que nous tous, meilleure que moi.
Bien entendu.
Et moi, je voudrais pouvoir l’oublier, ne plus voir son visage, en permanence, partout, dans les miroirs, les cieux, les reflets sur les vitres : ses cils, ses cheveux, son regard… Pouvoir oublier le chagrin, les larmes, le vide qu’elle a laissé en sortant de ma vie. Pouvoir me pardonner, aussi... Néanmoins, je ne le peux pas. Je n’en ai pas la force. Je n’en ai plus la force, maintenant qu’elle n’est plus là pour me prêter la sienne.
- Elle vous manque ?, s’enquit celle qui portait le même nom et qui ne pouvait pas savoir à quel point il souffrait.
S’il ne répondit qu’à grand peine, il lui répondit malgré tout.
- Oui, elle me manque beaucoup.
Ce qui, une nouvelle fois, était très en-deçà de la réalité.
Se remémorer combien il la chérissait, même brièvement, lui demandait de tels efforts qu’il devait batailler pour ne pas laisser sa voix le trahir. Il avait l’air tellement triste. Tellement… perdu.
Tellement seul.
Avant qu’il n’ait pu réagir, d’elle-même, elle vint se coller contre lui et attrapa sa main, nouant ses doigts aux siens avec, entrelacé, le fil invisible de leurs Destinées. Il n’avait pas pu s’écarter : ce qu’il essayait d’éviter, ce qu’il cherchait à fuir, ce qu’il craignait par-dessus tout avait fini par arriver. Elle s’était blottie dans ses bras pour le réconforter - lui qui avait ignoré sa détresse à deux reprises -, et sa peau d’enfant, sur la sienne, était incroyablement douce, chaude…
Vivante.
Je ne dois pas céder, se répétait-il, au supplice. Je ne dois pas aimer, pas l’aimer, pas encore ! Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’en ai pas le droit ! Mais il était conscient que ces mots ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun sens, aussi restèrent-ils là des heures à fixer la nuit qui tombait, chacun soulageant la détresse de l’autre de par sa seule présence.
Ensuite, de son propre chef, il prit la parole :
« Il était une fois, il y a bien longtemps, une petite Fée prénommée Onde, qui était amoureuse d’un jeune Esprit du vent… »
Bientôt, il y eut un flot étoiles.
Bientôt, il y eut de nouveaux rêves.
Sans qu’ils le réalisent, ce fut leur première nuit.
Leur première nuit ensemble.
dimanche 15 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 9
- Vous habitez ici depuis longtemps ? Sur la Lune, je veux dire.
- Longtemps ? ! Le mot est faible. Le temps paraît si long, ici, quand on est seul. Paradoxalement, il est prompt à s’écouler dès lors que l’on n’y prête plus attention. J’habite sur cette colline depuis le début de la guerre : de mes fenêtres, j’ai vu la planète s’embraser, le clair de sa robe s’assombrir, son éclat disparaître à mesure que les cris montaient, que les voix s’éteignaient dans le lointain. Or, le plus abominable, dans tout ça, c’est qu’avec la distance, rien ne semblait réel, comme si rien n’avait vraiment lieu, comme si ce n’était qu’un cauchemar dont l’aube ne laisserait qu’un peu d’amertume.
- Il n’y a pas eu de survivants ?
- Jusqu’à ton arrivée, j’en étais convaincu. Considérant la violence des bombardements et le nombre de virus artificiels lâchés dans la nature, aucun humain n’aurait dû pouvoir s’en sortir. Tu l’as échappé belle, j’ignore par quel prodige. Sans doute ton corps a-t-il développé son système immunitaire afin de s’adapter à ce nouveau milieu, si hostile qu’il puisse être. Hélas, nous n’en aurons jamais confirmation. Je ne suis pas un spécialiste et je manque cruellement de matériel, dans ce domaine. Par conséquent, il faudra bien que nous nous satisfassions de cette hypothèse.
- Pour le peu dont je me souvienne, au cours de mes pérégrinations, je n’ai pas croisé âme qui vive. A force, j’avais fini par croire que j’étais la dernière représentante de mon espèce. Vous trouver a été une sacrée délivrance.
- Comme l’a été, pour moi, ton arrivée. Mais comme je te l’ai dit, garde à l’esprit que si toi et moi, nous sommes encore de ce monde, d’autres ont dû s’en tirer, c’est obligé. Ce qui n’est pas forcément une chose dont il faut se réjouir, quoi qu’on en...
Il ne termina pas. L’indignation d’Eléanore se lisait sur ses traits.
- Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?, le réprimanda-t-elle. Ce serait merveilleux, si nous n’étions pas les seuls rescapés ! Ça signifierait que rien n’est perdu, que nous pourrons un jour nous mettre à reconstruire et tout recommencer !
- Peut-être. Malheureusement, tu vois, j’ai bien connu les hommes ; j’ai grandi parmi eux. Je sais comment ils sont. Egoïstes et futiles. Incapables de tirer les leçons de leurs imprudences, irresponsables au point de commettre systématiquement les mêmes erreurs. Contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, leur histoire collective n’avait rien d’une évolution : elle tenait plus d’une boucle, ou plutôt non, d’une succession de boucles, d’incessants retours en arrière… Un formidable gâchis, en somme. Malgré cela, tu as raison : je devrais être plus positif. S’il subsiste des hommes quelque part, notre espèce n’est pas condamnée. Peut-être apprendra-t-elle, cette fois. Peut-être prendra-t-elle un nouveau départ sans se tromper de voie. Qui sait ? Elle pourrait nous surprendre.
- Mais vous, renchérit sa jeune interlocutrice, ramenant la conversation sur le plan qui l’intéressait, depuis le Déluge de feu, vous n’êtes jamais retourné sur Terre ?
Il fourra ses mains dans ses poches.
- Jamais. Au fond de moi, j’étais persuadé que c’était inutile ; d’autant que je ne pouvais pas courir le risque d’être exposé aux virus de combat, même en prenant toutes les précautions adéquates… De toute façon, rectifia-t-il in extremis, comme je n’avais aucun moyen de repartir d’ici, le sort a décidé pour moi.
- Et vous vous en accommodez ?
- Dans ce cas précis, oui. Même si je l’avais pu, je n’y serais pas retourné.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis un lâche, quelqu’un qui a toujours fui la réalité quand celle-ci ne lui convenait pas. Plutôt que de faire face, je préfère garder en moi l’image de cette petite planète superbe et fière sur laquelle j’ai été élevé et dont j’ai tant reçu. Je ne veux pas que cette image se brise sous les coups de la vérité, je veux m’en souvenir et - en me souvenant - faire durer sa beauté au-delà de la destruction. Il faut qu’au moins une personne vive afin de se souvenir car, entre tout, c’est dans l’oubli que couve la mort définitive. Aussi, tant que je me souviens, la Terre d’avant vit encore quelque part entre nos deux réels.
- J’aurais tant voulu la connaître telle qu’elle était alors.
- J’aurais voulu que tu le puisses. C’était un endroit merveilleux et parfois… Parfois, quand j’y repense, en la regardant se lever, j’écoute la brise, je rêve que j’y retourne et j’y retourne en rêve. Rien n’a changé : l’azur est du même bleu, le soleil brille du même éclat, l’air a encore cette saveur légèrement fruitée qui le rendait irrésistible… Avec le recul, je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’aurais dû voir… Trop tard, je m’aperçois que je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur : moi-même, je ne savais pas ce que j’allais perdre, je ne saisissais que des ombres. Comment anticiper ? Comment prévoir qu’un jour, elle n’existerait plus ailleurs que dans ma tête ? ! Ces glaciers limpides, ces lacs argentés, ces chutes d’eau bouillonnantes, ces cascades cristallines, ces montagnes gigantesques découpées à la hache sur le pourpre du soir… N’ai-je pas inventé tout cela? Suis-je vraiment né sur la Terre, ou bien n’était-ce qu’un nouveau songe ? J’ai beau essayer de les retenir, les détails filent, ternissent, s’estompent, et j’ai de plus en plus de mal à croire en ce qu’ils sont.
Touchée par sa mélancolie, l’enfant lui lança un coup d’œil discret - qui ne l’arrêta pas -.
- Un jour prochain, termina-t-il, je m’éveillerai, comme toi, et j’aurai oublié. Ce jour-là, l’ancienne Terre sera morte pour de bon. Tout aura disparu et moi, je ne veux pas… Je ne veux pas qu’elle s’évanouisse, tout ça parce que je n’aurais pas été capable de m’en souvenir.
- Je comprends parfaitement. Pour vous, il s’agissait d’un monde à part - votre monde -, et quand j’entends la description que vous en faites, je me dis que je l’aurais sûrement aimé sans réserves… Un frisson vint éclore sur le bout de ses lèvres et courut le long de son corps. Peut-être trop, tout bien réfléchi. Au bout du compte, je devrais m’estimer heureuse de ne pas l’avoir connu tel qu’il était à l’époque. Comme ça, je n’ai pas de regret.
- Mais, à l’instant, objecta-t-il, tu ne disais pas le contraire ? !
- C’est vrai. Redoublant de prudence, elle pesa mûrement les propos qu’elle allait lui tenir. Cependant, je parlais de votre épouse.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’il se mordait la langue
- Longtemps ? ! Le mot est faible. Le temps paraît si long, ici, quand on est seul. Paradoxalement, il est prompt à s’écouler dès lors que l’on n’y prête plus attention. J’habite sur cette colline depuis le début de la guerre : de mes fenêtres, j’ai vu la planète s’embraser, le clair de sa robe s’assombrir, son éclat disparaître à mesure que les cris montaient, que les voix s’éteignaient dans le lointain. Or, le plus abominable, dans tout ça, c’est qu’avec la distance, rien ne semblait réel, comme si rien n’avait vraiment lieu, comme si ce n’était qu’un cauchemar dont l’aube ne laisserait qu’un peu d’amertume.
- Il n’y a pas eu de survivants ?
- Jusqu’à ton arrivée, j’en étais convaincu. Considérant la violence des bombardements et le nombre de virus artificiels lâchés dans la nature, aucun humain n’aurait dû pouvoir s’en sortir. Tu l’as échappé belle, j’ignore par quel prodige. Sans doute ton corps a-t-il développé son système immunitaire afin de s’adapter à ce nouveau milieu, si hostile qu’il puisse être. Hélas, nous n’en aurons jamais confirmation. Je ne suis pas un spécialiste et je manque cruellement de matériel, dans ce domaine. Par conséquent, il faudra bien que nous nous satisfassions de cette hypothèse.
- Pour le peu dont je me souvienne, au cours de mes pérégrinations, je n’ai pas croisé âme qui vive. A force, j’avais fini par croire que j’étais la dernière représentante de mon espèce. Vous trouver a été une sacrée délivrance.
- Comme l’a été, pour moi, ton arrivée. Mais comme je te l’ai dit, garde à l’esprit que si toi et moi, nous sommes encore de ce monde, d’autres ont dû s’en tirer, c’est obligé. Ce qui n’est pas forcément une chose dont il faut se réjouir, quoi qu’on en...
Il ne termina pas. L’indignation d’Eléanore se lisait sur ses traits.
- Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?, le réprimanda-t-elle. Ce serait merveilleux, si nous n’étions pas les seuls rescapés ! Ça signifierait que rien n’est perdu, que nous pourrons un jour nous mettre à reconstruire et tout recommencer !
- Peut-être. Malheureusement, tu vois, j’ai bien connu les hommes ; j’ai grandi parmi eux. Je sais comment ils sont. Egoïstes et futiles. Incapables de tirer les leçons de leurs imprudences, irresponsables au point de commettre systématiquement les mêmes erreurs. Contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, leur histoire collective n’avait rien d’une évolution : elle tenait plus d’une boucle, ou plutôt non, d’une succession de boucles, d’incessants retours en arrière… Un formidable gâchis, en somme. Malgré cela, tu as raison : je devrais être plus positif. S’il subsiste des hommes quelque part, notre espèce n’est pas condamnée. Peut-être apprendra-t-elle, cette fois. Peut-être prendra-t-elle un nouveau départ sans se tromper de voie. Qui sait ? Elle pourrait nous surprendre.
- Mais vous, renchérit sa jeune interlocutrice, ramenant la conversation sur le plan qui l’intéressait, depuis le Déluge de feu, vous n’êtes jamais retourné sur Terre ?
Il fourra ses mains dans ses poches.
- Jamais. Au fond de moi, j’étais persuadé que c’était inutile ; d’autant que je ne pouvais pas courir le risque d’être exposé aux virus de combat, même en prenant toutes les précautions adéquates… De toute façon, rectifia-t-il in extremis, comme je n’avais aucun moyen de repartir d’ici, le sort a décidé pour moi.
- Et vous vous en accommodez ?
- Dans ce cas précis, oui. Même si je l’avais pu, je n’y serais pas retourné.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis un lâche, quelqu’un qui a toujours fui la réalité quand celle-ci ne lui convenait pas. Plutôt que de faire face, je préfère garder en moi l’image de cette petite planète superbe et fière sur laquelle j’ai été élevé et dont j’ai tant reçu. Je ne veux pas que cette image se brise sous les coups de la vérité, je veux m’en souvenir et - en me souvenant - faire durer sa beauté au-delà de la destruction. Il faut qu’au moins une personne vive afin de se souvenir car, entre tout, c’est dans l’oubli que couve la mort définitive. Aussi, tant que je me souviens, la Terre d’avant vit encore quelque part entre nos deux réels.
- J’aurais tant voulu la connaître telle qu’elle était alors.
- J’aurais voulu que tu le puisses. C’était un endroit merveilleux et parfois… Parfois, quand j’y repense, en la regardant se lever, j’écoute la brise, je rêve que j’y retourne et j’y retourne en rêve. Rien n’a changé : l’azur est du même bleu, le soleil brille du même éclat, l’air a encore cette saveur légèrement fruitée qui le rendait irrésistible… Avec le recul, je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’aurais dû voir… Trop tard, je m’aperçois que je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur : moi-même, je ne savais pas ce que j’allais perdre, je ne saisissais que des ombres. Comment anticiper ? Comment prévoir qu’un jour, elle n’existerait plus ailleurs que dans ma tête ? ! Ces glaciers limpides, ces lacs argentés, ces chutes d’eau bouillonnantes, ces cascades cristallines, ces montagnes gigantesques découpées à la hache sur le pourpre du soir… N’ai-je pas inventé tout cela? Suis-je vraiment né sur la Terre, ou bien n’était-ce qu’un nouveau songe ? J’ai beau essayer de les retenir, les détails filent, ternissent, s’estompent, et j’ai de plus en plus de mal à croire en ce qu’ils sont.
Touchée par sa mélancolie, l’enfant lui lança un coup d’œil discret - qui ne l’arrêta pas -.
- Un jour prochain, termina-t-il, je m’éveillerai, comme toi, et j’aurai oublié. Ce jour-là, l’ancienne Terre sera morte pour de bon. Tout aura disparu et moi, je ne veux pas… Je ne veux pas qu’elle s’évanouisse, tout ça parce que je n’aurais pas été capable de m’en souvenir.
- Je comprends parfaitement. Pour vous, il s’agissait d’un monde à part - votre monde -, et quand j’entends la description que vous en faites, je me dis que je l’aurais sûrement aimé sans réserves… Un frisson vint éclore sur le bout de ses lèvres et courut le long de son corps. Peut-être trop, tout bien réfléchi. Au bout du compte, je devrais m’estimer heureuse de ne pas l’avoir connu tel qu’il était à l’époque. Comme ça, je n’ai pas de regret.
- Mais, à l’instant, objecta-t-il, tu ne disais pas le contraire ? !
- C’est vrai. Redoublant de prudence, elle pesa mûrement les propos qu’elle allait lui tenir. Cependant, je parlais de votre épouse.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’il se mordait la langue
dimanche 8 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 8
Plus tard.
Tandis qu’assis sur le perron, il contemplait le coucher du soleil, la petite fille vint le rejoindre à pas de loup, s’installant auprès de lui en prenant garde à ne pas le gêner. Elle avait passé tout l’après-midi à faire la chasse aux papillons et doublant l’expérience d’une admirable obstination, elle avait réussi à en attraper une vingtaine, les relâchant chaque fois qu’elle en était lassée. Les capturer ne l’intéressait guère, elle souhaitait seulement se prouver qu’elle en était capable : elle aimait trop la liberté pour faire des prisonniers ; ce qui l’amusait, avant tout, c’était de les poursuivre en imitant leurs ailes, comme si elle n’avait besoin que d’un peu de volonté pour pouvoir les suivre au fin fond du ciel. Philip était d’ailleurs forcé d’admettre que sa bonne humeur et son insouciance faisaient plaisir à voir, rendant à sa colline un zeste de fantaisie, gommant les remords et les doutes qui pesaient au sommet.
Ce soir, pourtant, devant son air embarrassé, il sut qu’un moment redouté - crucial - était sur le point d’arriver : visiblement, elle avait des questions à lui poser.
Soit.
Autant l’accepter et s’estimer heureux qu’elle se soit montrée si patiente ; d’autant que de son côté, il avait été loin de faire preuve de tact, en la matière. Il ne l’avait pas ménagée, aussi était-ce normal qu’elle lui rende la pareille. Par respect envers elle, il devrait s’appliquer à répondre de son mieux, quoi qu’il en coûte. Il le lui devait bien.
Ne sachant pas comment lancer la discussion, elle n’osait pas rompre la quiétude ambiante, son esprit partagé entre la peur d’interroger son bienfaiteur et l’envie grandissante d’en savoir plus sur lui. Il se garda bien de l’aider : il ne pourrait pas éviter l’inévitable, évidemment, mais il n’avait pas non plus l’intention de le précipiter. Il y avait trop de plaies qui ne s’étaient pas refermées, en lui, trop de secrets, de cicatrices, trop de regrets qu’il n’était pas particulièrement disposé à affronter, même par courtoisie… Sauf qu’aujourd’hui, il ne pourrait pas s’y soustraire : au bout d’un quart d’heure, en effet, elle arrêta de froisser les plis de sa jupe et lui saisit la manche.
- Excusez-moi, commença-t-elle, prudente. Je vais peut-être vous paraître impolie, mais…
Quel âge avez-vous ?
…
Quel âge ? !
Cette fois, Philip ne put s’empêcher de sourire. De toutes les impasses où elle pouvait le conduire, il n’avait pas prévu celle-ci : tentant d’anticiper, il en avait dénombré des dizaines, auxquelles il avait cherché des explications aussi cohérentes que possible, cependant le problème de l’âge ne l’avait jamais effleuré.
- Un point pour toi, conclut-il à voix haute. Tu n’aurais même pas dû avoir à me le demander. Pourtant, j’ignore si je peux te le révéler... C’est très personnel, comme question.
Déstabilisée par sa nonchalance, elle se dit qu’il devait la taquiner, loin d’imaginer les savants calculs auxquels il était obligé de se livrer pour elle : depuis qu’il était sur la Lune, faute de motivation, il avait perdu ses repères ; et pour ce qui était du passage des années…
- Voyons, fit-il traîner, avec un sérieux caricatural. Quand j’ai quitté la Terre, j’avais environ… Oui, ça doit être ça, ce qui nous donne, sauf erreur de ma part… Vingt-neuf ans, peut-être trente.
- Trente ans, vraiment ? ! Mais alors, vous êtes vieux ! !
- Comment ça, vieux ? !, plaisanta-t-il. Tu es sûre de ne pas exagérer ? Trente ans, moi, je trouve ça parfait. Ni trop, ni trop peu, tu n’es pas d’accord ?
Avant qu’elle le contredise, il s’empressa de compléter :
- Vieux… On n’est pas vieux avant d’avoir fêté son troisième millénaire, crois-en mon expérience.
Entrant dans son jeu, elle refusa d’en démordre.
- Dommage. Je vous pensais plus jeune.
- Tu n’es pas la première Eléanore à m’en faire la remarque, princesse. Effectivement, je ne fais qu’à peine vingt-cinq ans, l’âge que j’avais en m’installant ici. Depuis, c’est un peu comme si mon corps ne vieillissait plus - ce dont j’aurais tort de me plaindre, de toi à moi -. Cette colline est un endroit hors du temps, un sanctuaire ou quelque chose comme ça… Et puis d’abord, je ne vois pas quelle différence ça fait, si j’ai quelques années de plus.
Elle lui tira la langue.
- Trente ans, trente millénaires, qu’est-ce que ça change ? ! Reconnaissez-le, vous êtes vieux, M.Dawson, et avec les vieux, c’est toujours pareil… Ils sont sinistres et ennuyeux ! ! Ils ne savent pas profiter de la vie !
Hoquet interloqué.
- Parce que j’ai l’air sinistre ?
- Ça vous arrive, parfois. Quand vous passez des heures à scruter les nuages, ou quand vous vous enfermez au salon pour écouter de la musique, ou encore quand vous passez vos demi-journées à travailler sans vous autoriser de pause, oui, vous êtes vieux.
- Et d’après toi, qu’est-ce que je devrais faire pour rajeunir ?
- Vous ne devinez pas ? C’est enfantin, pourtant. Il vous suffirait de venir vous promener à mes côtés, courir après les papillons, danser avec les fleurs, virevolter dans le vent, au lieu de vous cloîtrer dans votre bureau pour vous replier sur vous-même.
Troublé par tant de maturité de sa part, il se passa la main dans les cheveux.
- Eh bien, voilà un conseil qu’il faudra que je retienne ! Aussi, je compte sur toi. Avertis-moi chaque fois que j’aurai l’air… Il poussa un soupir de fausse résignation. Trop vieux.
Sans répondre, à son tour, elle lui sourit ; et la réponse était dans son sourire.
Tandis qu’assis sur le perron, il contemplait le coucher du soleil, la petite fille vint le rejoindre à pas de loup, s’installant auprès de lui en prenant garde à ne pas le gêner. Elle avait passé tout l’après-midi à faire la chasse aux papillons et doublant l’expérience d’une admirable obstination, elle avait réussi à en attraper une vingtaine, les relâchant chaque fois qu’elle en était lassée. Les capturer ne l’intéressait guère, elle souhaitait seulement se prouver qu’elle en était capable : elle aimait trop la liberté pour faire des prisonniers ; ce qui l’amusait, avant tout, c’était de les poursuivre en imitant leurs ailes, comme si elle n’avait besoin que d’un peu de volonté pour pouvoir les suivre au fin fond du ciel. Philip était d’ailleurs forcé d’admettre que sa bonne humeur et son insouciance faisaient plaisir à voir, rendant à sa colline un zeste de fantaisie, gommant les remords et les doutes qui pesaient au sommet.
Ce soir, pourtant, devant son air embarrassé, il sut qu’un moment redouté - crucial - était sur le point d’arriver : visiblement, elle avait des questions à lui poser.
Soit.
Autant l’accepter et s’estimer heureux qu’elle se soit montrée si patiente ; d’autant que de son côté, il avait été loin de faire preuve de tact, en la matière. Il ne l’avait pas ménagée, aussi était-ce normal qu’elle lui rende la pareille. Par respect envers elle, il devrait s’appliquer à répondre de son mieux, quoi qu’il en coûte. Il le lui devait bien.
Ne sachant pas comment lancer la discussion, elle n’osait pas rompre la quiétude ambiante, son esprit partagé entre la peur d’interroger son bienfaiteur et l’envie grandissante d’en savoir plus sur lui. Il se garda bien de l’aider : il ne pourrait pas éviter l’inévitable, évidemment, mais il n’avait pas non plus l’intention de le précipiter. Il y avait trop de plaies qui ne s’étaient pas refermées, en lui, trop de secrets, de cicatrices, trop de regrets qu’il n’était pas particulièrement disposé à affronter, même par courtoisie… Sauf qu’aujourd’hui, il ne pourrait pas s’y soustraire : au bout d’un quart d’heure, en effet, elle arrêta de froisser les plis de sa jupe et lui saisit la manche.
- Excusez-moi, commença-t-elle, prudente. Je vais peut-être vous paraître impolie, mais…
Quel âge avez-vous ?
…
Quel âge ? !
Cette fois, Philip ne put s’empêcher de sourire. De toutes les impasses où elle pouvait le conduire, il n’avait pas prévu celle-ci : tentant d’anticiper, il en avait dénombré des dizaines, auxquelles il avait cherché des explications aussi cohérentes que possible, cependant le problème de l’âge ne l’avait jamais effleuré.
- Un point pour toi, conclut-il à voix haute. Tu n’aurais même pas dû avoir à me le demander. Pourtant, j’ignore si je peux te le révéler... C’est très personnel, comme question.
Déstabilisée par sa nonchalance, elle se dit qu’il devait la taquiner, loin d’imaginer les savants calculs auxquels il était obligé de se livrer pour elle : depuis qu’il était sur la Lune, faute de motivation, il avait perdu ses repères ; et pour ce qui était du passage des années…
- Voyons, fit-il traîner, avec un sérieux caricatural. Quand j’ai quitté la Terre, j’avais environ… Oui, ça doit être ça, ce qui nous donne, sauf erreur de ma part… Vingt-neuf ans, peut-être trente.
- Trente ans, vraiment ? ! Mais alors, vous êtes vieux ! !
- Comment ça, vieux ? !, plaisanta-t-il. Tu es sûre de ne pas exagérer ? Trente ans, moi, je trouve ça parfait. Ni trop, ni trop peu, tu n’es pas d’accord ?
Avant qu’elle le contredise, il s’empressa de compléter :
- Vieux… On n’est pas vieux avant d’avoir fêté son troisième millénaire, crois-en mon expérience.
Entrant dans son jeu, elle refusa d’en démordre.
- Dommage. Je vous pensais plus jeune.
- Tu n’es pas la première Eléanore à m’en faire la remarque, princesse. Effectivement, je ne fais qu’à peine vingt-cinq ans, l’âge que j’avais en m’installant ici. Depuis, c’est un peu comme si mon corps ne vieillissait plus - ce dont j’aurais tort de me plaindre, de toi à moi -. Cette colline est un endroit hors du temps, un sanctuaire ou quelque chose comme ça… Et puis d’abord, je ne vois pas quelle différence ça fait, si j’ai quelques années de plus.
Elle lui tira la langue.
- Trente ans, trente millénaires, qu’est-ce que ça change ? ! Reconnaissez-le, vous êtes vieux, M.Dawson, et avec les vieux, c’est toujours pareil… Ils sont sinistres et ennuyeux ! ! Ils ne savent pas profiter de la vie !
Hoquet interloqué.
- Parce que j’ai l’air sinistre ?
- Ça vous arrive, parfois. Quand vous passez des heures à scruter les nuages, ou quand vous vous enfermez au salon pour écouter de la musique, ou encore quand vous passez vos demi-journées à travailler sans vous autoriser de pause, oui, vous êtes vieux.
- Et d’après toi, qu’est-ce que je devrais faire pour rajeunir ?
- Vous ne devinez pas ? C’est enfantin, pourtant. Il vous suffirait de venir vous promener à mes côtés, courir après les papillons, danser avec les fleurs, virevolter dans le vent, au lieu de vous cloîtrer dans votre bureau pour vous replier sur vous-même.
Troublé par tant de maturité de sa part, il se passa la main dans les cheveux.
- Eh bien, voilà un conseil qu’il faudra que je retienne ! Aussi, je compte sur toi. Avertis-moi chaque fois que j’aurai l’air… Il poussa un soupir de fausse résignation. Trop vieux.
Sans répondre, à son tour, elle lui sourit ; et la réponse était dans son sourire.
dimanche 1 mars 2009
Mouvement 02 - les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 7
Flattée, elle s’éloigna en tournant sur elle-même, fredonnant un air de son invention, l’amenant à s’interroger. Pourquoi paraissait-elle plus sereine, tout à coup ? Pensait-elle sincèrement se faire mieux accepter grâce à cette ressemblance ? Redoutait-elle qu’il ne la juge trop jeune, trop immature pour rester près de lui, et qu’il la renvoie un matin, sans ménagement, l’obligeant à reprendre le cours de ses errances ? ! Maintenant qu’elle avait trouvé un peu du havre qu’elle cherchait - un semblant de foyer, quelqu’un pour l’écouter, pour partager ses jeux -, elle craignait de le perdre, c’était humain. Son éventuelle ressemblance avec une femme qui comptait tant pour lui ne pouvait que la rassurer.
- C’est un bel arbre, n’est-ce pas ?, remarqua-t-il, comme elle sautillait sous le faîte du chêne, sans réaliser qu’il faisait écho à ce qu’elle avait dit, quelques minutes plus tôt.
- Il a un nom ? !, chantonna-t-elle, comme si de rien n’était.
La question parut le mettre mal à l’aise.
- Sûrement. Un arbre si magnifique a forcément un nom, dans le langage des arbres, seulement j’ignore lequel. En remplacement, je lui en ai donné un autre en le plantant ici, il y a longtemps. J’espère juste qu’il lui plaît.
- Vous n’avez pas de souci à vous faire. S’il ne lui plaisait pas, son tronc n’aurait pas l’air aussi épanoui. Voyez comme il rayonne, comme son bois respire la santé ! Franchement, à le voir resplendir ainsi, je suis curieuse de savoir comment vous l’avez appelé !
- Yggdrasill.
- Vraiment ? ! Elle pouffa. C’est un drôle de nom, pour un chêne.
- Un drôle de nom ? Et pourquoi ça ?
- Eh bien, c’est évident ! ! Yggdrasill, dans les histoires, c’est un frêne, pas un chêne. Un frêne est une oléacée, et le chêne une amentacée. Difficile de confondre !
Pris de court, il ne broncha pas : il n’était pas certain d’avoir réellement entendu ce qu’elle venait de rétorquer et sans doute était-ce préférable, d’ailleurs, car où aurait-elle appris toutes ces choses ? Des choses si précises, de surcroît ?
Avant tout, comment pouvait-elle connaitre l’Edda ?
Nerveux, il s’agita.
- Dis-moi, Eléanore... Je ne voudrais pas te brusquer, mais... D’où est-ce que tu viens ?
Il n’avait pas fini sa phrase que la gaieté de sa jeune protégée s’était évanouie, emportant avec elle leur début de complicité. Je n’en sais rien, je vous assure, devait-elle s’affliger intérieurement, je n’en ai pas la moindre idée. Aussi reprit-il plus explicitement :
- Ce que je me demande, c’est si tu es d’ici. A savoir : de la Lune.
Moue d’incompréhension.
.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis humaine, je suis née sur la Terre ! Pourquoi parlez-vous de la Lune ? Personne ne peut survivre, là-haut ! C’est un désert de roches dépourvu d’atmosphère ! !
Livide, il recula, conscient de ce que la réalité aurait de bouleversant pour elle, essayant de la dédramatiser autant qu’il le pouvait. Sans grand succès.
- Ça va sûrement te faire un choc, mais il faut que tu saches… Tu n’es plus sur la Terre. La Terre, c’est cette planète, à l’horizon. Nous, nous sommes sur la Lune.
- Mais, protesta-t-elle, éperdue. C’est impossible ! ! Je ne…
Il la coupa dans son élan.
- Quand es-tu arrivée ? Hier ? Le jour d’avant ? ! Fais un effort, c’est essentiel. Tu t’es réveillée sur la Lune avec des souvenirs de la Terre, ou bien tu as…
- Non, non ! ! Je suis certaine de m’être réveillée sur la Terre ! L’air était plus froid qu’aujourd’hui et la planète, dans le ciel, plus petite. J’ai marché, marché, marché sans relâche, c’est tout ce dont je me rappelle. Lorsque je suis sortie de la forêt, je me suis engagé sur un antique chemin à moitié effacé qui a traversé de vastes étendues de plaines avant de se modifier brutalement, de doubler de taille en largeur, tout en paraissant plus droit, mieux tracé. Derrière moi, le décor n’était plus tout à fait le même et la Lune, au zénith, était plus imposante, mais ça ne m’a pas inquiété… Vous prétendez qu’il s’agit de la Terre ? ! !
Aussi stupéfait qu’elle, il réfléchit longuement au problème et à ses implications. Ainsi, elle se serait trouvée sur Terre et instantanément, sans le vouloir, aurait franchi le vide spatial ? ! Impensable ! ! Il n’y avait plus d’Arches en activité nulle part, il y avait veillé. D’un autre côté, elle n’avait pas pu naître ici, alors… Comment est-ce qu’elle aurait…
- Nous sommes véritablement sur la Lune ?, reprit la fillette, dans un chuchotement.
Il acquiesça, tandis qu’elle ajoutait :
- La Lune… Comment suis-je arrivée ici ?
- C’est ce que j’aimerais découvrir.
A ces mots, l’effroi tordit l’estomac de sa jeune interlocutrice.
- Mes parents ! !, se lamenta-t-elle, terrorisée. Ils sont sur Terre ! !
Constat qu’elle ponctua d’un regard implorant.
- Si je n’y retourne pas, je ne pourrais jamais les retrouver ! Jamais ! Je dois absolument…
D’un geste, il l’arrêta. A son tour, il avait peur de la perdre, maintenant que les rôles s’inversaient. Bon gré, mal gré, il s’était attaché à elle, il l’avait laissée entrer dans son univers, il l’avait acceptée, dès cette première soirée où il s’était assis à son chevet, dès qu’il l’avait entr’aperçue au seuil de sa maison, peut-être bien avant ça : il ne pourrait plus supporter de devoir renoncer à elle, de se l’imaginer errant, sans protection, sur une planète hostile, pendant qu’il n’aurait aucun moyen de l’aider. « Mangeait-elle toujours à sa faim ? Gardait-elle le moral ? Etait-elle toujours saine et sauve ou gisait-elle sans vie, petit corps disloqué au fond d’un précipice, déchiré par les griffes d’un animal sauvage ? » Il aurait beau s’appliquer à prendre du recul, faire abstraction de ce qu’il éprouvait, jamais il ne pourrait s’habituer à ces incertitudes. Il s’était accoutumé à la solitude, pas à l’angoisse. Une fois de plus, sa seule échappatoire serait de lui mentir, ce qu’il se hâta de mettre en pratique avec le talent qui le caractérisait.
- Je suis navré, répliqua-t-il, devançant sa requête. Nous ne pouvons pas retourner là-bas.
Instinctivement, il se raidit, à l’affût des larmes à venir. Non !, l’implora-t-il en silence, je t’en prie, ne pleure pas ! Si tu pleures, je ne saurais pas… Mais il se débattait en vain : Eléanore ne pouvait pas lutter. Des gemmes humides sur le rose de ses joues, ses poings qui se serraient très fort, sa poitrine tressautant en rythme… Cachée dans des ombres de feuillage, une petite fille d’à peine douze ans sanglotait dignement, et bien qu’il ait plus du double de son âge, Philip se retrouvait totalement démuni : il la voyait pleurer, il avait mal pour elle, seulement il restait là, paralysé, comme il l’avait été la veille. Au fond de lui, deux voix distinctes s’affrontaient sans pitié.
- Je ne peux quand même pas la laisser pleurer sans rien faire !, bredouillait la première, sans assurance. Je dois chercher des paroles apaisantes, lui prêter mon épaule, partager son chagrin…
Malheureusement, plus ferme, la seconde voix couvrait ce qui n’était jamais qu’un gémissement.
- Reste où tu es !, hurlait-elle avec véhémence. C’est un piège ! Il ne faut pas que tu t’impliques ! A aucun prix ! Sinon, tu crées un lien entre vous deux, dont tu deviendras dépendant, que tu le veuilles ou non. Ensuite, tu te trouveras à sa merci, forcé de te plier à ses moindres caprices, d’être attentif au moindre de ses enfantillages. Elle te tiendra dans le creux de sa main et n’aura qu’à la refermer pour te briser comme une coquille de noix ! ! Tu te rappelles, la femme qui portait le même nom ? Tu te rappelles, la peine, quand elle a disparu ? Tu te rappelles le manque ? Les Humains sont ainsi : ils exploitent la gentillesse et la bienveillance d’autrui comme si c’était un dû : dès qu’ils le peuvent, ils usent de leurs faiblesses afin d’étendre leur influence. Est-ce cela que tu souhaites ? La dépendance ? !
La dépendance…
Un bref instant, il vit réapparaître les traits de sa défunte épouse.
De quoi ai-je tellement peur ! ?, tenta-t-il de se raisonner. Je ne peux pas perdre cette enfant, elle est déjà liée à moi. Dans ces conditions, pourquoi est-ce que je ne parviens pas à m’avancer vers elle ? Elle pleure, et je ne peux rien faire. Je la regarde, et je ne fais rien. C’est vraiment pathétique.
Honteux, il tâcha de se ressaisir car il se haïssait - haïssait sa faiblesse, sa réserve et ses craintes, haïssait sa lâcheté, son impuissance -, attendant, attendant, attendant encore que les pleurs perdent en force ; puis qu’ils cessent complètement. Alors, enfin, il put articuler ce qui était pour lui une phrase de compassion :
- Je suis sincèrement désolé.
- Il ne faut pas, l’excusa-t-elle, s’essuyant les joues à l’aide de sa manche. Je me suis laissé aller et je ne l’aurais pas dû. C’est juste que, sur le coup, je n’ai pu penser qu’à l’absence d’espoir. Je ne les reverrai pas, je le sais. Si ça se trouve, ils sont morts depuis des années, à moins qu’ils ne soient que le produit de mon imagination, comment être sûre ? Et si tous mes souvenirs n’étaient que des chimères, des histoires à dormir debout dont je me berce pour éviter de voir la vérité en face ? Je n’ai jamais réellement espéré, seulement… Même en m’efforçant d’être lucide, c’est toujours aussi douloureux.
- Ne renonce pas, Eléanore. Après tout, nous nous sommes bien rencontrés, non ?
- Justement. Imperceptiblement, ses pommettes se teintèrent de rouge et son timbre, de candeur. Pendant quelques secondes, j’ai oublié quelle chance j’avais de vous connaitre : une chance rare, inouïe, et je la gâche en jouant les enfants gâtées. Je veux rester ici. Or, si je dois rester, je ne dois plus pleurer comme ça. Jamais.
La fermeté du point marquait autant sa détermination que sa volonté de lui plaire, ce qui ne l’en impressionnait que plus. Elle était tellement courageuse, tellement… Forte. En comparaison, lui-même n’était qu’un idiot.
- Au contraire, la corrigea-t-il. Pleure si tu le désires, si tu en as besoin… Pleure à chaque fois que tu as du chagrin sinon, un beau jour, tu oublieras comment faire et il te faudra garder cette souffrance en toi, comme un immense poids sur ton cœur. Tant que tu sais pleurer, tu restes humaine, ne l’oublie pas.
Elle opina.
- Humaine, marmonna-t-elle distraitement, comme si le terme la surprenait.
Elle le goûta un peu, le fit rouler sous son palais, le temps d’apprécier sa sonorité ; puis elle passa à autre chose.
- Yggdrasill ? C’est un joli nom. Presque un symbole, en fait. Est-ce pour cela que vous l’avez choisi ? !
- Non, rétorqua-t-il, mentant à nouveau. C’est le fruit du hasard. Un nom parfait pour l’arbre qu’il était censé devenir.
Du plat de la paume, il flatta le tronc rude, massif et observa discrètement sa jeune invitée. Loin de ses vaines intrigues, celle-ci s’extasiait devant les rais miroitants que filtraient les branchages, s’élançant brusquement pour s’y baigner, tendant les bras, prête à prendre son envol.
Un Ange, s’émerveilla-t-il, rectifiant bientôt :
Non.
Un Génie. Une Fée.
Une Dryade.
- C’est un bel arbre, n’est-ce pas ?, remarqua-t-il, comme elle sautillait sous le faîte du chêne, sans réaliser qu’il faisait écho à ce qu’elle avait dit, quelques minutes plus tôt.
- Il a un nom ? !, chantonna-t-elle, comme si de rien n’était.
La question parut le mettre mal à l’aise.
- Sûrement. Un arbre si magnifique a forcément un nom, dans le langage des arbres, seulement j’ignore lequel. En remplacement, je lui en ai donné un autre en le plantant ici, il y a longtemps. J’espère juste qu’il lui plaît.
- Vous n’avez pas de souci à vous faire. S’il ne lui plaisait pas, son tronc n’aurait pas l’air aussi épanoui. Voyez comme il rayonne, comme son bois respire la santé ! Franchement, à le voir resplendir ainsi, je suis curieuse de savoir comment vous l’avez appelé !
- Yggdrasill.
- Vraiment ? ! Elle pouffa. C’est un drôle de nom, pour un chêne.
- Un drôle de nom ? Et pourquoi ça ?
- Eh bien, c’est évident ! ! Yggdrasill, dans les histoires, c’est un frêne, pas un chêne. Un frêne est une oléacée, et le chêne une amentacée. Difficile de confondre !
Pris de court, il ne broncha pas : il n’était pas certain d’avoir réellement entendu ce qu’elle venait de rétorquer et sans doute était-ce préférable, d’ailleurs, car où aurait-elle appris toutes ces choses ? Des choses si précises, de surcroît ?
Avant tout, comment pouvait-elle connaitre l’Edda ?
Nerveux, il s’agita.
- Dis-moi, Eléanore... Je ne voudrais pas te brusquer, mais... D’où est-ce que tu viens ?
Il n’avait pas fini sa phrase que la gaieté de sa jeune protégée s’était évanouie, emportant avec elle leur début de complicité. Je n’en sais rien, je vous assure, devait-elle s’affliger intérieurement, je n’en ai pas la moindre idée. Aussi reprit-il plus explicitement :
- Ce que je me demande, c’est si tu es d’ici. A savoir : de la Lune.
Moue d’incompréhension.
.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis humaine, je suis née sur la Terre ! Pourquoi parlez-vous de la Lune ? Personne ne peut survivre, là-haut ! C’est un désert de roches dépourvu d’atmosphère ! !
Livide, il recula, conscient de ce que la réalité aurait de bouleversant pour elle, essayant de la dédramatiser autant qu’il le pouvait. Sans grand succès.
- Ça va sûrement te faire un choc, mais il faut que tu saches… Tu n’es plus sur la Terre. La Terre, c’est cette planète, à l’horizon. Nous, nous sommes sur la Lune.
- Mais, protesta-t-elle, éperdue. C’est impossible ! ! Je ne…
Il la coupa dans son élan.
- Quand es-tu arrivée ? Hier ? Le jour d’avant ? ! Fais un effort, c’est essentiel. Tu t’es réveillée sur la Lune avec des souvenirs de la Terre, ou bien tu as…
- Non, non ! ! Je suis certaine de m’être réveillée sur la Terre ! L’air était plus froid qu’aujourd’hui et la planète, dans le ciel, plus petite. J’ai marché, marché, marché sans relâche, c’est tout ce dont je me rappelle. Lorsque je suis sortie de la forêt, je me suis engagé sur un antique chemin à moitié effacé qui a traversé de vastes étendues de plaines avant de se modifier brutalement, de doubler de taille en largeur, tout en paraissant plus droit, mieux tracé. Derrière moi, le décor n’était plus tout à fait le même et la Lune, au zénith, était plus imposante, mais ça ne m’a pas inquiété… Vous prétendez qu’il s’agit de la Terre ? ! !
Aussi stupéfait qu’elle, il réfléchit longuement au problème et à ses implications. Ainsi, elle se serait trouvée sur Terre et instantanément, sans le vouloir, aurait franchi le vide spatial ? ! Impensable ! ! Il n’y avait plus d’Arches en activité nulle part, il y avait veillé. D’un autre côté, elle n’avait pas pu naître ici, alors… Comment est-ce qu’elle aurait…
- Nous sommes véritablement sur la Lune ?, reprit la fillette, dans un chuchotement.
Il acquiesça, tandis qu’elle ajoutait :
- La Lune… Comment suis-je arrivée ici ?
- C’est ce que j’aimerais découvrir.
A ces mots, l’effroi tordit l’estomac de sa jeune interlocutrice.
- Mes parents ! !, se lamenta-t-elle, terrorisée. Ils sont sur Terre ! !
Constat qu’elle ponctua d’un regard implorant.
- Si je n’y retourne pas, je ne pourrais jamais les retrouver ! Jamais ! Je dois absolument…
D’un geste, il l’arrêta. A son tour, il avait peur de la perdre, maintenant que les rôles s’inversaient. Bon gré, mal gré, il s’était attaché à elle, il l’avait laissée entrer dans son univers, il l’avait acceptée, dès cette première soirée où il s’était assis à son chevet, dès qu’il l’avait entr’aperçue au seuil de sa maison, peut-être bien avant ça : il ne pourrait plus supporter de devoir renoncer à elle, de se l’imaginer errant, sans protection, sur une planète hostile, pendant qu’il n’aurait aucun moyen de l’aider. « Mangeait-elle toujours à sa faim ? Gardait-elle le moral ? Etait-elle toujours saine et sauve ou gisait-elle sans vie, petit corps disloqué au fond d’un précipice, déchiré par les griffes d’un animal sauvage ? » Il aurait beau s’appliquer à prendre du recul, faire abstraction de ce qu’il éprouvait, jamais il ne pourrait s’habituer à ces incertitudes. Il s’était accoutumé à la solitude, pas à l’angoisse. Une fois de plus, sa seule échappatoire serait de lui mentir, ce qu’il se hâta de mettre en pratique avec le talent qui le caractérisait.
- Je suis navré, répliqua-t-il, devançant sa requête. Nous ne pouvons pas retourner là-bas.
Instinctivement, il se raidit, à l’affût des larmes à venir. Non !, l’implora-t-il en silence, je t’en prie, ne pleure pas ! Si tu pleures, je ne saurais pas… Mais il se débattait en vain : Eléanore ne pouvait pas lutter. Des gemmes humides sur le rose de ses joues, ses poings qui se serraient très fort, sa poitrine tressautant en rythme… Cachée dans des ombres de feuillage, une petite fille d’à peine douze ans sanglotait dignement, et bien qu’il ait plus du double de son âge, Philip se retrouvait totalement démuni : il la voyait pleurer, il avait mal pour elle, seulement il restait là, paralysé, comme il l’avait été la veille. Au fond de lui, deux voix distinctes s’affrontaient sans pitié.
- Je ne peux quand même pas la laisser pleurer sans rien faire !, bredouillait la première, sans assurance. Je dois chercher des paroles apaisantes, lui prêter mon épaule, partager son chagrin…
Malheureusement, plus ferme, la seconde voix couvrait ce qui n’était jamais qu’un gémissement.
- Reste où tu es !, hurlait-elle avec véhémence. C’est un piège ! Il ne faut pas que tu t’impliques ! A aucun prix ! Sinon, tu crées un lien entre vous deux, dont tu deviendras dépendant, que tu le veuilles ou non. Ensuite, tu te trouveras à sa merci, forcé de te plier à ses moindres caprices, d’être attentif au moindre de ses enfantillages. Elle te tiendra dans le creux de sa main et n’aura qu’à la refermer pour te briser comme une coquille de noix ! ! Tu te rappelles, la femme qui portait le même nom ? Tu te rappelles, la peine, quand elle a disparu ? Tu te rappelles le manque ? Les Humains sont ainsi : ils exploitent la gentillesse et la bienveillance d’autrui comme si c’était un dû : dès qu’ils le peuvent, ils usent de leurs faiblesses afin d’étendre leur influence. Est-ce cela que tu souhaites ? La dépendance ? !
La dépendance…
Un bref instant, il vit réapparaître les traits de sa défunte épouse.
De quoi ai-je tellement peur ! ?, tenta-t-il de se raisonner. Je ne peux pas perdre cette enfant, elle est déjà liée à moi. Dans ces conditions, pourquoi est-ce que je ne parviens pas à m’avancer vers elle ? Elle pleure, et je ne peux rien faire. Je la regarde, et je ne fais rien. C’est vraiment pathétique.
Honteux, il tâcha de se ressaisir car il se haïssait - haïssait sa faiblesse, sa réserve et ses craintes, haïssait sa lâcheté, son impuissance -, attendant, attendant, attendant encore que les pleurs perdent en force ; puis qu’ils cessent complètement. Alors, enfin, il put articuler ce qui était pour lui une phrase de compassion :
- Je suis sincèrement désolé.
- Il ne faut pas, l’excusa-t-elle, s’essuyant les joues à l’aide de sa manche. Je me suis laissé aller et je ne l’aurais pas dû. C’est juste que, sur le coup, je n’ai pu penser qu’à l’absence d’espoir. Je ne les reverrai pas, je le sais. Si ça se trouve, ils sont morts depuis des années, à moins qu’ils ne soient que le produit de mon imagination, comment être sûre ? Et si tous mes souvenirs n’étaient que des chimères, des histoires à dormir debout dont je me berce pour éviter de voir la vérité en face ? Je n’ai jamais réellement espéré, seulement… Même en m’efforçant d’être lucide, c’est toujours aussi douloureux.
- Ne renonce pas, Eléanore. Après tout, nous nous sommes bien rencontrés, non ?
- Justement. Imperceptiblement, ses pommettes se teintèrent de rouge et son timbre, de candeur. Pendant quelques secondes, j’ai oublié quelle chance j’avais de vous connaitre : une chance rare, inouïe, et je la gâche en jouant les enfants gâtées. Je veux rester ici. Or, si je dois rester, je ne dois plus pleurer comme ça. Jamais.
La fermeté du point marquait autant sa détermination que sa volonté de lui plaire, ce qui ne l’en impressionnait que plus. Elle était tellement courageuse, tellement… Forte. En comparaison, lui-même n’était qu’un idiot.
- Au contraire, la corrigea-t-il. Pleure si tu le désires, si tu en as besoin… Pleure à chaque fois que tu as du chagrin sinon, un beau jour, tu oublieras comment faire et il te faudra garder cette souffrance en toi, comme un immense poids sur ton cœur. Tant que tu sais pleurer, tu restes humaine, ne l’oublie pas.
Elle opina.
- Humaine, marmonna-t-elle distraitement, comme si le terme la surprenait.
Elle le goûta un peu, le fit rouler sous son palais, le temps d’apprécier sa sonorité ; puis elle passa à autre chose.
- Yggdrasill ? C’est un joli nom. Presque un symbole, en fait. Est-ce pour cela que vous l’avez choisi ? !
- Non, rétorqua-t-il, mentant à nouveau. C’est le fruit du hasard. Un nom parfait pour l’arbre qu’il était censé devenir.
Du plat de la paume, il flatta le tronc rude, massif et observa discrètement sa jeune invitée. Loin de ses vaines intrigues, celle-ci s’extasiait devant les rais miroitants que filtraient les branchages, s’élançant brusquement pour s’y baigner, tendant les bras, prête à prendre son envol.
Un Ange, s’émerveilla-t-il, rectifiant bientôt :
Non.
Un Génie. Une Fée.
Une Dryade.
samedi 21 février 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 6
En théorie, il aurait pu déambuler des heures entre les piles de livres sans croiser l’indésirable visiteur : qu’il prenne une allée au hasard et tombe nez-à-nez avec lui relevait d’une probabilité dérisoire, d’une chance sur un million, une infime petite chance…
Sa chance à lui, probablement.
Confus, il se figea, son cœur cessa de battre, prélude à un de ces instants prémonitoires où le monde affolé s’emballe et rapetisse à l’échelle de l’atome, un de ces instants où l’on se demande s’il n’y aurait pas un plan à l’œuvre dans l’univers, un finalisme auquel aucun humain ne pouvait échapper tant il s’avérait immuable... Avec, à nouveau, la détestable impression d’être entré dans le rêve d’un autre sans pouvoir dire ni quand, ni de quelle façon. Tout se passait comme si quelqu’un était en train d’écrire l’histoire dont il faisait partie et qu’il pouvait deviner ce quelqu’un, penché sur son bureau, griffonnant sans égards pour sa personne imaginaire. Sous le coup du Destin, le réel dévoilait sa fragile relativité…
Elle se tenait debout, sur l’extrême pointe des pieds, et venait de saisir un livre sur l’étagère d’en face : ondulant gracieusement, ses cheveux bruns s’échouaient au bas de son dos et son allure gracile évoquait une princesse, une souveraine de légende. Une Ophélie.
Une Viviane.
Il ne sentit même pas ses genoux vaciller. Lui qui ne s’était jamais que vaguement intéressé aux femmes, voilà qu’il se retrouvait pris au piège d’un labyrinthe sans portes, ni parois, ni fenêtres, dont il ne pourrait plus sortir, quels que soient ses efforts. Rien de commun avec ces aventures sans lendemain qui l’avaient toujours ennuyé, dont il s’était toujours lassé avant même d’en avoir conscience, ni avec ces petites amies dont il partageait les sourires chaque fois plus brièvement… Comme dans les plus beaux contes, dès qu’elle était entrée dans son champ de vision, elle avait effacé toute la rancœur, toute la colère, les récriminations qu’il avait nourries à cause d’elle, éclipsant jusqu’aux titres qu’il venait consulter. Alentour : plus de rayonnages, plus de tables, plus de chaises, plus de tabourets. Ne restait qu’Elle. Elle.
Infiniment Elle.
Sans trop savoir ce qu’il faisait, il s’avança encore.
Ame humaine et Transcendance.
…
Comment y croire ?
Néanmoins peut-être que tout était là, qu’il n’y avait rien d’autre à apprendre, à ajouter. Peut-être qu’il venait de trouver précisément ce qu’il était venu chercher, plus aisément qu’il ne l’avait prévu. Vingt et un ans. Il n’avait parcouru que quelques mètres sur le chemin brûlant de l’existence ; et il était si jeune ! La route s’annonçait poussiéreuse, éreintante… Seulement, peut-être n’aurait-il pas à la suivre plus avant. Déjà, déjà, il pouvait deviner…
Deviner…
Mais le fil se brisa : au loin, une horloge invisible sonna. Sa psyché s’effrita pendant qu’elle se tournait vers lui.
Fugitivement, il put saisir l’intitulé de l’œuvre qu’elle tenait à la main.
Le Livre de Faërie
…
Seconde d’expectative.
De Faërie ?
Qu’est-ce que cela lui rappelait, au juste ? ! Un détail important, qu’il savait étroitement lié à la notion de Vérité, et qui n’en finissait plus de se dérober à lui... Un début de pressentiment qui fouillait sa mémoire, s’insinuait dans son esprit, cherchait comment refaire surface. Faërie, lui murmurait-on dans le creux de l’oreille. Apparence.
Illusion.
Esquissant un sourire, la jeune femme posa son regard sur lui : bleu - miraculeusement bleu -, brillant de sa propre lumière, sa propre résonance, lui tournant la tête, les cinq sens, l’intime conviction de son être, le transperçant comme une lance de métal, lui arrachant ainsi les prémices d’un soupir ; un bleu si translucide qu’il découvrait en lui tous les secrets, les hontes, les failles qu’il aurait voulu lui cacher, fondait tous ses doutes en un seul - qu’il transformait en certitude -... Bleu à ouvrir le ciel, chasser les nues, déchirer le linceul.
Tandis qu’il restait là, à la dévisager, muet, les bras ballants, elle fit mine d’entrouvrir les lèvres, peut-être pour lui parler, cependant si elle essaya, alors, il ne l’entendit pas, perdu qu’il était dans des yeux au-delà desquels il pouvait discerner pêle-mêle la clarté d’astres, de comètes, de mille constellations qui tournoyaient ensemble. Un soleil, neufs planètes, lancées dans un ballet céleste, au gré de leurs orbites jumelles… Et, au milieu de ces planètes, la Lune : plus verte, plus belle qu’auparavant. Une colline. Un chêne gigantesque. Une petite fille aux cheveux blonds qui le considérait avec le même regard, le même aplomb.
Le souffle coupé, il chancela, faillit tomber à la renverse mais elle ne s’en rendit pas compte. Désignant la cime du géant, elle se contenta de noter de manière anodine :
- C’est un bel arbre. Il a l’air très, très vieux.
Elle avait dit ça en toute innocence mais tétanisé qu’il était par son brusque retour en arrière, il ne l’entendit pas : les mains tremblantes, il détaillait ses paumes, les lignes qui y couraient, plus estompées, plus floues que de coutume.
- Vous allez bien ?, s’inquiéta--elle en s’approchant de lui.
Le frisson vibrant dans sa voix suffit à le tirer de sa catatonie : abasourdi, il reporta son attention sur elle, la fixant si intensément qu’elle vit s’illuminer une lueur indéfinissable, au fond de ses pupilles.
- Oui, oui, ça va, balbutia-t-il. Ne t’en fais pas. C’est juste que sur le coup, quand tu m’as regardé, j’ai cru… La revoir, à nouveau, comme si c’était la première fois.
- Parce que je lui ressemble ?
Il aurait dû répondre immédiatement, tant la réponse allait de soi. Pourtant, il hésita.
Non. En fait, non, il n’y avait pas entre elles de vraie similitude, rien de flagrant. Elles étaient différentes, très différentes. Mis à part…
Le regard.
Le même, exactement le même regard.
- Oui, admit-il enfin. Tu lui ressembles beaucoup.
Sa chance à lui, probablement.
Confus, il se figea, son cœur cessa de battre, prélude à un de ces instants prémonitoires où le monde affolé s’emballe et rapetisse à l’échelle de l’atome, un de ces instants où l’on se demande s’il n’y aurait pas un plan à l’œuvre dans l’univers, un finalisme auquel aucun humain ne pouvait échapper tant il s’avérait immuable... Avec, à nouveau, la détestable impression d’être entré dans le rêve d’un autre sans pouvoir dire ni quand, ni de quelle façon. Tout se passait comme si quelqu’un était en train d’écrire l’histoire dont il faisait partie et qu’il pouvait deviner ce quelqu’un, penché sur son bureau, griffonnant sans égards pour sa personne imaginaire. Sous le coup du Destin, le réel dévoilait sa fragile relativité…
Elle se tenait debout, sur l’extrême pointe des pieds, et venait de saisir un livre sur l’étagère d’en face : ondulant gracieusement, ses cheveux bruns s’échouaient au bas de son dos et son allure gracile évoquait une princesse, une souveraine de légende. Une Ophélie.
Une Viviane.
Il ne sentit même pas ses genoux vaciller. Lui qui ne s’était jamais que vaguement intéressé aux femmes, voilà qu’il se retrouvait pris au piège d’un labyrinthe sans portes, ni parois, ni fenêtres, dont il ne pourrait plus sortir, quels que soient ses efforts. Rien de commun avec ces aventures sans lendemain qui l’avaient toujours ennuyé, dont il s’était toujours lassé avant même d’en avoir conscience, ni avec ces petites amies dont il partageait les sourires chaque fois plus brièvement… Comme dans les plus beaux contes, dès qu’elle était entrée dans son champ de vision, elle avait effacé toute la rancœur, toute la colère, les récriminations qu’il avait nourries à cause d’elle, éclipsant jusqu’aux titres qu’il venait consulter. Alentour : plus de rayonnages, plus de tables, plus de chaises, plus de tabourets. Ne restait qu’Elle. Elle.
Infiniment Elle.
Sans trop savoir ce qu’il faisait, il s’avança encore.
Ame humaine et Transcendance.
…
Comment y croire ?
Néanmoins peut-être que tout était là, qu’il n’y avait rien d’autre à apprendre, à ajouter. Peut-être qu’il venait de trouver précisément ce qu’il était venu chercher, plus aisément qu’il ne l’avait prévu. Vingt et un ans. Il n’avait parcouru que quelques mètres sur le chemin brûlant de l’existence ; et il était si jeune ! La route s’annonçait poussiéreuse, éreintante… Seulement, peut-être n’aurait-il pas à la suivre plus avant. Déjà, déjà, il pouvait deviner…
Deviner…
Mais le fil se brisa : au loin, une horloge invisible sonna. Sa psyché s’effrita pendant qu’elle se tournait vers lui.
Fugitivement, il put saisir l’intitulé de l’œuvre qu’elle tenait à la main.
Le Livre de Faërie
…
Seconde d’expectative.
De Faërie ?
Qu’est-ce que cela lui rappelait, au juste ? ! Un détail important, qu’il savait étroitement lié à la notion de Vérité, et qui n’en finissait plus de se dérober à lui... Un début de pressentiment qui fouillait sa mémoire, s’insinuait dans son esprit, cherchait comment refaire surface. Faërie, lui murmurait-on dans le creux de l’oreille. Apparence.
Illusion.
Esquissant un sourire, la jeune femme posa son regard sur lui : bleu - miraculeusement bleu -, brillant de sa propre lumière, sa propre résonance, lui tournant la tête, les cinq sens, l’intime conviction de son être, le transperçant comme une lance de métal, lui arrachant ainsi les prémices d’un soupir ; un bleu si translucide qu’il découvrait en lui tous les secrets, les hontes, les failles qu’il aurait voulu lui cacher, fondait tous ses doutes en un seul - qu’il transformait en certitude -... Bleu à ouvrir le ciel, chasser les nues, déchirer le linceul.
Tandis qu’il restait là, à la dévisager, muet, les bras ballants, elle fit mine d’entrouvrir les lèvres, peut-être pour lui parler, cependant si elle essaya, alors, il ne l’entendit pas, perdu qu’il était dans des yeux au-delà desquels il pouvait discerner pêle-mêle la clarté d’astres, de comètes, de mille constellations qui tournoyaient ensemble. Un soleil, neufs planètes, lancées dans un ballet céleste, au gré de leurs orbites jumelles… Et, au milieu de ces planètes, la Lune : plus verte, plus belle qu’auparavant. Une colline. Un chêne gigantesque. Une petite fille aux cheveux blonds qui le considérait avec le même regard, le même aplomb.
Le souffle coupé, il chancela, faillit tomber à la renverse mais elle ne s’en rendit pas compte. Désignant la cime du géant, elle se contenta de noter de manière anodine :
- C’est un bel arbre. Il a l’air très, très vieux.
Elle avait dit ça en toute innocence mais tétanisé qu’il était par son brusque retour en arrière, il ne l’entendit pas : les mains tremblantes, il détaillait ses paumes, les lignes qui y couraient, plus estompées, plus floues que de coutume.
- Vous allez bien ?, s’inquiéta--elle en s’approchant de lui.
Le frisson vibrant dans sa voix suffit à le tirer de sa catatonie : abasourdi, il reporta son attention sur elle, la fixant si intensément qu’elle vit s’illuminer une lueur indéfinissable, au fond de ses pupilles.
- Oui, oui, ça va, balbutia-t-il. Ne t’en fais pas. C’est juste que sur le coup, quand tu m’as regardé, j’ai cru… La revoir, à nouveau, comme si c’était la première fois.
- Parce que je lui ressemble ?
Il aurait dû répondre immédiatement, tant la réponse allait de soi. Pourtant, il hésita.
Non. En fait, non, il n’y avait pas entre elles de vraie similitude, rien de flagrant. Elles étaient différentes, très différentes. Mis à part…
Le regard.
Le même, exactement le même regard.
- Oui, admit-il enfin. Tu lui ressembles beaucoup.
samedi 14 février 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 5
Depuis, un peu de temps avait passé. Ni trop, ni trop peu. Juste ce qu’il fallait.
Portée par un soupçon de brise, Eléanore marchait en direction du chêne, s’en allant parcourir ses rides austères et vénérables, appuyer son front juvénile sur le tronc centenaire, guetter le grain derrière la peau et la sève, par-delà les veines, avec pour unité les premières lignes d’un roman végétal. Semblant ne respirer qu’à peine, elle venait de clore ses paupières, et l’éclat du soleil sur le blond de sa chevelure ne donnait que plus de relief à cette scène enchanteresse. Dans les rayons dansants, l’arbre et l’enfant se métamorphosaient : différents mais semblables, un et un seul, somme et totalité, chacun n’existant plus qu’en tant que prolongement de l’autre. Le visage angélique paraissait du même bois et les doigts, de la même écorce, comme des branches minuscules en train de se former. Fluettes, les petites jambes s’enfonçaient dans le sol en de profondes racines… Ce n’était plus une fillette, qu’il voyait ici, mais une Dryade, une Fée des arbres, un esprit de la Terre.
Qui, brusquement, ouvrit les yeux.
En une seconde, tout convergea vers lui. Les jours, les mois, les années s’envolèrent comme des mouettes chassées du rivage par la marée montante, puis l’univers changea.
Il n’était plus sur la colline. Il n’y avait jamais été. Tiré de ses rêveries par un grésillement sur sa droite, il revenait à lui, à l’étroit dans son costume neuf, veillé par de larges rangées de miroirs, au milieu d’un hall étincelant qu’il connaissait par cœur : celui du bâtiment central des Archives de Boston, où il pensait trouver de quoi améliorer son livre en vue d’une énième révision. « Ame humaine et Transcendance ». Un titre qui en imposait, surtout pour une thèse de fin de second cycle. Un sujet compliqué, l’avaient prévenu ses professeurs, convaincus d’être de bon conseil. Son jeune âge, son orgueil, sa relative inexpérience… Autant d’obstacles qu’il devrait surmonter. Pour toute réponse, il les avait considérés avec condescendance. Compliqué ? Quelle idée ! ! Rien ne saurait être compliqué pour quelqu’un ayant ses capacités. Sur le campus, la confiance qu’il avait en ses aptitudes était légendaire, et son arrogance affichée en agaçait plus d’un. A juste titre. Après tout, se justifiait-il, les rares fois où il éprouvait le besoin de se justifier, pourquoi faire preuve d’humilité, quand on sait pertinemment ce qu’on vaut et mieux, ce dont on est capable ? Terminer ses études en remportant le trophée d’excellence ne l’avait pas encouragé à se remettre en cause, mais il était ainsi et il l’assumait sans complexes.
Une pensée plus triviale rompit cet embryon d’introspection.
Curieux, remarqua-t-il, avant de s’avancer dans le grand vestibule. J’ai oublié quel jour on est. D’un mouvement machinal, il interrogea le cadran qu’il portait au poignet.
Le 14 juin.
Bien, bien...
Hochement de tête.
Parfois, il était si distrait que c’en était gênant ! ! Un surdoué comme lui, ne pas pouvoir se rappeler une simple date ? C’était d’autant plus humiliant qu’au fond, il le sentait, il n’était pas complètement satisfait : une chose le chiffonnait toujours. Le 14 juin, évidemment. Seulement…
De quelle année ? !
L’espace d’un tressaillement, l’angoisse le submergea. Qu’il ne se rappelle pas la date précise, passe encore, mais l’année ? ! De toute évidence, sur ce point - sur ce point uniquement ! -, ses profs avaient raison : il fallait qu’il prenne du repos. Son quotidien n’avait plus rien d’humain : il dormait peu, réfléchissait beaucoup, n’en travaillait que plus, son goût pour les études prenant des proportions pour le moins alarmantes… Ascétisme, réflexion, travail : les trois clés de la réussite selon Philip Dawson. Vu ce qu’il s’infligeait, de telles pertes de mémoires n’avaient rien d’anormal. S’en plaindre ne servirait à rien : s’il s’obstinait à persévérer dans cette voie, à coup sûr, celles-ci deviendraient de plus en plus fréquentes.
Se dirigeant d’un pas pressé vers un terminal de contrôle, il éprouva une drôle de sensation : bien entendu, c’était idiot mais un instant, il s’était cru isolé sur la Lune, dans un futur lointain, comme s’il avait le souvenir d’une chose qui n’avait pas eu lieu, une chose qu’il n’aurait jamais l’occasion de vivre… Le surmenage, sans doute. Du coin de l’œil, il consulta l’info-screen de l’accueil : la date y était inscrite en retrait, en gros caractères rouges.
Le 14 juin 2153.
Un flash. Tout lui revint.
Comment avait-il pu oublier ça ? !
Il lui arrivait d’avoir des absences, bien sûr, mais rien de comparable !
Heureusement, tout rentrait dans l’ordre. Enfin ! ! Enfin, il se rappelait ! Comme quoi… Son cas n’était pas aussi désespéré qu’il paraissait l’être !
Fermant abruptement cette parenthèse, il enjamba le cordon de sécurité et pénétra dans l’édifice désert. A présent qu’il se sentait mieux, il pouvait se consacrer pleinement aux recherches qui l’amenaient ici. A une époque où l’on pouvait aisément accéder à n’importe quelle donnée à partir du moindre infoterminal, il faisait partie des irréductibles qui appréciaient le Livre - sa matière, son odeur, son authenticité - ; ces mêmes irréductibles qui s’étaient battus autrefois pour que les bibliothèques du XXIIème siècle conservent l’ensemble de leurs ouvrages-papier et les tiennent à disposition de celles et ceux qui désiraient les consulter. Travailler à partir d’éditions si précieuses était un privilège, un luxe d’autant plus prisé que l’obtention de l’indispensable code-passe de niveau 3 n’était pas à la portée du premier venu. Philip lui-même avait dû batailler des mois avant de se le voir attribuer : encore avait-il eu beaucoup de chance. Devant les refus à répétition, d’autres plus en vue s’étaient découragés. Pas lui. Ce n’était pas son genre.
Profil correct. Accès autorisé.
La porte magnétique glissa sur ses rails, s’ouvrant sur une salle sans fenêtres, qu’éclairaient ça et là des lampes de bureau à l’ancienne, elles-mêmes vissées sur de larges tables rectangulaires en imitation bois. Des deux côtés de l’allée principale, les étagères étendaient avec discipline leur majesté martiale et rien moins qu’écrasante.
Pénombre, tension.
Silence.
Retrouvant ses repères, il retint sa respiration et se tourna vers le compteur suspendu à l’entrée, s’immobilisant aussitôt : un O2 inattendu y clignotait en chiffres luminescents.
Un 02 ? !
Ses yeux s’écarquillèrent.
Il y avait quelqu’un d’autre dans la salle de travail ? !
Il n’en fallut pas plus pour qu’une grimace de frustration vienne déformer ses traits. Il tenait à ses habitudes, à ces pauses narcissiques où les lieux lui appartenaient : c’était sans doute un peu futile mais, pour lui, c’était d’un grand réconfort, l’équivalent d’une main sur son épaule, un remède à la solitude. Inévitablement, plus les minutes passeraient, plus ce serait avec dégoût qu’il partagerait la salle avec ce… Comment dire ?
Cet intrus.
J’espère qu’« il » va bientôt quitter les lieux !, se prit-il à songer. Je ne pourrai jamais arriver à me concentrer avec quelqu’un dans les parages ! Le poids d’un regard sur ma nuque. Des courants d’air, à chacun de ses déplacements. Le bruit de ses semelles sur le parquet ciré. J’aurai beau essayer de me faire une raison, je ne serai pas capable de supporter ça longtemps.
Peu lui importait que la pièce s’étende sur plus d’un kilomètre carré tant chez lui, c’était viscéral : il avait toujours eu d’énormes difficultés à tolérer un étranger au sein de « son » royaume, n’appréciant guère de se voir rappeler ainsi son statut d’usager. Tâchant de ne plus y penser - comme si c’était possible -, il parcourut la liste des ouvrages proposés, pointant ceux qu’il venait chercher au fur et à mesure. Tant pis. Pour une fois dans sa vie, il ferait une concession. De toute manière, ce n’était pas comme s’il avait le choix, aussi… Mâchoire crispée, il s’engagea dans une première rangée et l’aperçut alors.
Portée par un soupçon de brise, Eléanore marchait en direction du chêne, s’en allant parcourir ses rides austères et vénérables, appuyer son front juvénile sur le tronc centenaire, guetter le grain derrière la peau et la sève, par-delà les veines, avec pour unité les premières lignes d’un roman végétal. Semblant ne respirer qu’à peine, elle venait de clore ses paupières, et l’éclat du soleil sur le blond de sa chevelure ne donnait que plus de relief à cette scène enchanteresse. Dans les rayons dansants, l’arbre et l’enfant se métamorphosaient : différents mais semblables, un et un seul, somme et totalité, chacun n’existant plus qu’en tant que prolongement de l’autre. Le visage angélique paraissait du même bois et les doigts, de la même écorce, comme des branches minuscules en train de se former. Fluettes, les petites jambes s’enfonçaient dans le sol en de profondes racines… Ce n’était plus une fillette, qu’il voyait ici, mais une Dryade, une Fée des arbres, un esprit de la Terre.
Qui, brusquement, ouvrit les yeux.
En une seconde, tout convergea vers lui. Les jours, les mois, les années s’envolèrent comme des mouettes chassées du rivage par la marée montante, puis l’univers changea.
Il n’était plus sur la colline. Il n’y avait jamais été. Tiré de ses rêveries par un grésillement sur sa droite, il revenait à lui, à l’étroit dans son costume neuf, veillé par de larges rangées de miroirs, au milieu d’un hall étincelant qu’il connaissait par cœur : celui du bâtiment central des Archives de Boston, où il pensait trouver de quoi améliorer son livre en vue d’une énième révision. « Ame humaine et Transcendance ». Un titre qui en imposait, surtout pour une thèse de fin de second cycle. Un sujet compliqué, l’avaient prévenu ses professeurs, convaincus d’être de bon conseil. Son jeune âge, son orgueil, sa relative inexpérience… Autant d’obstacles qu’il devrait surmonter. Pour toute réponse, il les avait considérés avec condescendance. Compliqué ? Quelle idée ! ! Rien ne saurait être compliqué pour quelqu’un ayant ses capacités. Sur le campus, la confiance qu’il avait en ses aptitudes était légendaire, et son arrogance affichée en agaçait plus d’un. A juste titre. Après tout, se justifiait-il, les rares fois où il éprouvait le besoin de se justifier, pourquoi faire preuve d’humilité, quand on sait pertinemment ce qu’on vaut et mieux, ce dont on est capable ? Terminer ses études en remportant le trophée d’excellence ne l’avait pas encouragé à se remettre en cause, mais il était ainsi et il l’assumait sans complexes.
Une pensée plus triviale rompit cet embryon d’introspection.
Curieux, remarqua-t-il, avant de s’avancer dans le grand vestibule. J’ai oublié quel jour on est. D’un mouvement machinal, il interrogea le cadran qu’il portait au poignet.
Le 14 juin.
Bien, bien...
Hochement de tête.
Parfois, il était si distrait que c’en était gênant ! ! Un surdoué comme lui, ne pas pouvoir se rappeler une simple date ? C’était d’autant plus humiliant qu’au fond, il le sentait, il n’était pas complètement satisfait : une chose le chiffonnait toujours. Le 14 juin, évidemment. Seulement…
De quelle année ? !
L’espace d’un tressaillement, l’angoisse le submergea. Qu’il ne se rappelle pas la date précise, passe encore, mais l’année ? ! De toute évidence, sur ce point - sur ce point uniquement ! -, ses profs avaient raison : il fallait qu’il prenne du repos. Son quotidien n’avait plus rien d’humain : il dormait peu, réfléchissait beaucoup, n’en travaillait que plus, son goût pour les études prenant des proportions pour le moins alarmantes… Ascétisme, réflexion, travail : les trois clés de la réussite selon Philip Dawson. Vu ce qu’il s’infligeait, de telles pertes de mémoires n’avaient rien d’anormal. S’en plaindre ne servirait à rien : s’il s’obstinait à persévérer dans cette voie, à coup sûr, celles-ci deviendraient de plus en plus fréquentes.
Se dirigeant d’un pas pressé vers un terminal de contrôle, il éprouva une drôle de sensation : bien entendu, c’était idiot mais un instant, il s’était cru isolé sur la Lune, dans un futur lointain, comme s’il avait le souvenir d’une chose qui n’avait pas eu lieu, une chose qu’il n’aurait jamais l’occasion de vivre… Le surmenage, sans doute. Du coin de l’œil, il consulta l’info-screen de l’accueil : la date y était inscrite en retrait, en gros caractères rouges.
Le 14 juin 2153.
Un flash. Tout lui revint.
Comment avait-il pu oublier ça ? !
Il lui arrivait d’avoir des absences, bien sûr, mais rien de comparable !
Heureusement, tout rentrait dans l’ordre. Enfin ! ! Enfin, il se rappelait ! Comme quoi… Son cas n’était pas aussi désespéré qu’il paraissait l’être !
Fermant abruptement cette parenthèse, il enjamba le cordon de sécurité et pénétra dans l’édifice désert. A présent qu’il se sentait mieux, il pouvait se consacrer pleinement aux recherches qui l’amenaient ici. A une époque où l’on pouvait aisément accéder à n’importe quelle donnée à partir du moindre infoterminal, il faisait partie des irréductibles qui appréciaient le Livre - sa matière, son odeur, son authenticité - ; ces mêmes irréductibles qui s’étaient battus autrefois pour que les bibliothèques du XXIIème siècle conservent l’ensemble de leurs ouvrages-papier et les tiennent à disposition de celles et ceux qui désiraient les consulter. Travailler à partir d’éditions si précieuses était un privilège, un luxe d’autant plus prisé que l’obtention de l’indispensable code-passe de niveau 3 n’était pas à la portée du premier venu. Philip lui-même avait dû batailler des mois avant de se le voir attribuer : encore avait-il eu beaucoup de chance. Devant les refus à répétition, d’autres plus en vue s’étaient découragés. Pas lui. Ce n’était pas son genre.
Profil correct. Accès autorisé.
La porte magnétique glissa sur ses rails, s’ouvrant sur une salle sans fenêtres, qu’éclairaient ça et là des lampes de bureau à l’ancienne, elles-mêmes vissées sur de larges tables rectangulaires en imitation bois. Des deux côtés de l’allée principale, les étagères étendaient avec discipline leur majesté martiale et rien moins qu’écrasante.
Pénombre, tension.
Silence.
Retrouvant ses repères, il retint sa respiration et se tourna vers le compteur suspendu à l’entrée, s’immobilisant aussitôt : un O2 inattendu y clignotait en chiffres luminescents.
Un 02 ? !
Ses yeux s’écarquillèrent.
Il y avait quelqu’un d’autre dans la salle de travail ? !
Il n’en fallut pas plus pour qu’une grimace de frustration vienne déformer ses traits. Il tenait à ses habitudes, à ces pauses narcissiques où les lieux lui appartenaient : c’était sans doute un peu futile mais, pour lui, c’était d’un grand réconfort, l’équivalent d’une main sur son épaule, un remède à la solitude. Inévitablement, plus les minutes passeraient, plus ce serait avec dégoût qu’il partagerait la salle avec ce… Comment dire ?
Cet intrus.
J’espère qu’« il » va bientôt quitter les lieux !, se prit-il à songer. Je ne pourrai jamais arriver à me concentrer avec quelqu’un dans les parages ! Le poids d’un regard sur ma nuque. Des courants d’air, à chacun de ses déplacements. Le bruit de ses semelles sur le parquet ciré. J’aurai beau essayer de me faire une raison, je ne serai pas capable de supporter ça longtemps.
Peu lui importait que la pièce s’étende sur plus d’un kilomètre carré tant chez lui, c’était viscéral : il avait toujours eu d’énormes difficultés à tolérer un étranger au sein de « son » royaume, n’appréciant guère de se voir rappeler ainsi son statut d’usager. Tâchant de ne plus y penser - comme si c’était possible -, il parcourut la liste des ouvrages proposés, pointant ceux qu’il venait chercher au fur et à mesure. Tant pis. Pour une fois dans sa vie, il ferait une concession. De toute manière, ce n’était pas comme s’il avait le choix, aussi… Mâchoire crispée, il s’engagea dans une première rangée et l’aperçut alors.
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