Dociles, les heures paradaient en bombant le torse. Un à un, les jours se donnaient la main, aucun nuage n’occultait plus ce nouveau ciel élevé des vestiges de l’ancien, dont il transcendait les frontières, comme si cette sérénité de composition pouvait durer toujours, sans la moindre seconde d’exception. Pourtant, un matin que rien n’aurait dû différencier des autres, tout bascula.
Remontant du sous-sol, Philip désengageait les verrous de sécurité lorsqu’il crut percevoir des échos de voix au-delà les murs : échos d’une voix d’enfant, lointaine, meurtrie, déchirée par le deuil et l’insatisfaction. Il n’en fallut pas plus pour que l’inquiétude le prenne à la gorge : la porte n’avait pas encore entièrement coulissé sur ses rails qu’il se précipitait dans le salon.
- Hélas !, soupira Eléanore sans se retourner.
Elle était tellement concentrée, tellement plongée dans ses pensées qu’elle ne l’avait même pas entendu accourir : menton droit, mains tendues, face à la vitre, elle implorait l’azur avec une ferveur si poignante qu’il ne put s’empêcher de s’avancer, subjugué par un spectacle qui ne manquait pas de poésie.
De poésie.
Elle parlait, simplement. Parlait…
Mais oui ! ! Qu’elle parle encore, cette Enfant-Fée !
Soudain, elle est si belle : plus belle, bien plus, que l’éternité où je me suis égaré, plus que la clarté des souvenirs et des temps révolus aux mille cristaux d’étoiles ! Plus délicate que l’étoffe des nuées, plus aérienne que l’air ! Merveille entre toutes les merveilles, joyau entre tous les joyaux…
Un petit ange.
Non.
Une princesse.
- O Roméo ! Roméo !, déclamait-elle avec emphase. Pourquoi donc es-tu Roméo ?
Renie ton père et renonce au nom que tu portes.
Ou si tu ne veux pas, jure de m’aimer,
Et je ne serai plus une Capulet.
Enivré par les mots, leur exquise résonance, il en oublia le réel, ce cadre artificiel qui était censé l’entourer, ne sachant plus s’il devait en écouter davantage ou lui révéler sa présence. Incapable de se décider, il fit discrètement demi-tour et s’en alla se poster à l’angle de la pièce, derrière ce paravent complice qu’elle-même avait souvent utilisé afin de l’épier « en secret ». Or, s’il commença par sourire de ce renversement des rôles, sa bonne humeur s’évanouit d’elle-même tandis qu’il regardait jouer la petite fille.
Une petite fille ?
Quelle petite fille ! ?
Une singulière distorsion gagna le salon, effaça les murs alentours, le projetant ailleurs, dans une nouvelle chimère, un nouveau songe qu’il se rappelait clairement et à travers lequel il revenait sur Terre.
Une cour agrémentée d’arbustes, une nuit profonde, décorée de constellations, et lui, debout, les bras ballants, au pied d’une imposante bâtisse, intimidé tant par ses dimensions que par l’impression de luxe qui s’en dégageait.
Dressées comme une forêt de pierre, d’innombrables colonnades soutenaient une façade dont le marbre hébergeait Naïades, Ondines et autres fantaisies aquatiques aux joues de chérubin, elles-mêmes bordées par un jardin où l’eau des fontaines faisait comme du diamant ou des perles de lune, éclaboussant les ombres de ses gouttes argentées, lui laissant deviner une silhouette féminine, penchée au balcon de granit qui prolongeait sa chambre, rêvant, soupirant, murmurant pour elle-même.
Murmurant…
Oui, au fait, que murmurait-elle, et quelle était la cause de sa mélancolie ?
Prudent, il s’approcha, se découvrant assez pour surprendre des bribes de son monologue pendant que dans sa tête, un espoir insensé était en train de naître. Si seulement, oh !
Si seulement elle pouvait…
Il s’arrêta.
Mais oui ! Bien sûr !
C’était de lui, dont il était question !
De lui et de nul autre ! !
Il ne pouvait pas se tromper, elle venait de le chuchoter, de le lui confesser sans en avoir conscience - elle qui se pensait seule ! -, et cet aveu involontaire fut suffisant pour toucher son esprit, ouvrir son cœur, balayer ses barrières. Devant tant de splendeur, il en oublia toutes les autres - toutes celles qu’il avait pu aimer, par le passé, qu’elles aient fini ou non par lui rendre la pareille -, oublia jusqu’à l’insignifiante Rosaline dont il se languissait encore le matin-même... Perçant l’obscurité, le vert de ses yeux luisait d’un éclat vibrant, alchimique, et ses longs cheveux d’or descendaient dans son dos en traîne immaculée. Quant à la tenue qu’elle portait… La soie en paraissait si fine qu’elle la ceignait d’un châle d’éther et de brume enlacés : distinguée, mais sans arrogance, troublante et sobre. Tout à la fois : simple, raffinée... Etait-ce la robe qui mettait la femme en valeur, ou était-ce le contraire ? Il n’aurait su le dire. Cette inconnue lui semblait tellement belle et en même temps, tellement…
Immatérielle.
- Ton nom seul est mon ennemi, philosophait-elle, solennelle, s’adressant à la voie lactée. Tu n’es pas un Montaigu, tu es toi-même. Car qu’est-ce qu’un Montaigu ? Ce n’est ni la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune autre partie de la personne humaine. Oh, sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait tout autant, quel que soit celui qu’on lui donne. Ainsi, quand bien même Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait ses chères perfections… Roméo, renonce à ton nom et à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, reçois-moi toute entière.
La tirade fit s’ébrouer un frisson, qui devint sensation d’ivresse, qui devint tourbillon de sensations nouvelles, qui l’entraîna loin du monde qu’il croyait connaître, de l’individu qu’il avait été jadis, jusqu’à ce qu’un sursaut prématuré vienne délier sa langue.
- Je te prends au mot !, s’exclama-t-il sans savoir ce qu’il faisait. Appelle-moi juste « amour » et je recevrais mon nouveau baptême. Dès lors, je ne serai plus Roméo.
Silence.
Angoisse.
Consternation.
Cette réplique inattendue rompit l’harmonie, faussa l’accord, répercuta une dissonance qui s’amplifia graduellement, chassant la magie de la scène, ramenant le salon, gommant le balcon, les jardins, le marbre, les colonnades, emportant Juliette à leur suite. En lieu et place, Eléanore frémit, recula de deux pas, passa par un rouge écarlate avant de devenir plus pâle que sa chemise de lin. Son hôte n’en fut que plus embarrassé : faute de discernement, il était entré de plein pied dans son univers intérieur, s’y était promené sans y être invité ou en éprouver de remords... Tout ce qu’il avait vu, par conséquent, il le lui avait dérobé. C’était impardonnable, il le savait, aussi voulut-il rattraper son indélicatesse en la félicitant :
- Tu n’as pas à rougir. C’était vraiment très bien. J’aurais dû t’avertir que j’étais de retour mais tu récitais avec tant de fougue que je n’ai pas pu t’interrompre. Je te demande pardon.
mercredi 22 juillet 2009
mardi 14 juillet 2009
Mouvement 03 - Quelques Reflets sur un Dais de Nuages - Segments 1 et 2
La lumière.
A l’infini, il y avait la lumière, fuyante, chaude, veloutée... Une lumière brute, terrible, omniprésente, mais douce encore, suave, pleine de délicatesse. D’un bout à l’autre, la lumière baignait l’horizon et ce n’était ni l’aplomb du soleil perçant au travers des nuages, ni ses reflets sans vie sur une rivière gelée, ni même le halo de la planète bleue suspendue dans ciel. Il n’y avait pas d’excès, de prétention dans cette lumière. C’était une clarté véritable, un flamboiement céleste, un poème de tous les instants.
Une petite fille.
Pour Philip, les années d’obscurité, ces longues et mornes décennies de calvaire étaient loin, à présent. Terminées, les matinées sans couleur : l’aube resplendissait de félicité, le monde auquel il était habitué prenait un tour plus riche, plus clair, plus nuancé. Grâce à Eléanore - si c’était bien son nom -, chaque jour qui se levait était un nouveau jour et chaque nuit, une promesse de lendemain, bouleversant au passage la trame d’un univers qui manquait de matière et où se confondaient le réel et le ressassé. L’improbable équilibre dont il était le maître d’œuvre avait été brisé, emportant avec lui la boucle et ses éternels retours en arrière, lui ouvrant la voie vers… Qu’importe ! Les vieilles histoires pouvaient se clore, et d’autres recommencer à naître. Les étoiles avaient retrouvé leur raison d’être, le temps avait repris son cours… Le firmament s’ouvrait, transfigurant les perspectives.
Et si, sans le savoir, c’était ce qu’il avait attendu pendant tant d’années ?
Et si c’était précisément ce qu’il avait souhaité ?
Une petite fille.
La lumière incarnée.
*
Plusieurs semaines passèrent sans se faire remarquer.
Très vite, Eléanore avait trouvé ses marques, adoptant aussi bien le cadre - fantomatique - que son mystérieux occupant - très agréable, malgré ses côtés taciturnes -. Evidemment, elle n’était pas complètement dupe de la comédie qu’il jouait : même s’il lui souriait lorsqu’il inventait ses histoires, toujours, elle pouvait sentir ses blessures par-delà son sourire, tout comme elle pressentait que rien ne pouvait les soigner, qu’elles ne se refermeraient pas. Trop excessive pour être crédible, sa bonhomie masquait à peine le vide ouvert au fond de lui, les affres d’un égarement qu’il essayait de dissimuler sous des airs enjoués sans jamais totalement y parvenir : dès qu’il se croyait seul, ceux-ci disparaissaient d’eux-mêmes, cédant place à une nostalgie qui creusait plus nettement les rides sur son visage. Tout semblait devenir vague, pour lui : le gris de ses iris se fonçait de deux teintes et il restait des heures prostré dans un retrait morbide à contempler le ciel. Alors, il retrouvait la solitude, la vraie, cette seconde loi universelle qui était aussi son unique compagne depuis que l’Humanité n’était plus, dont il portait les marques comme des trophées de guerre. Renonçant à guérir, il se réfugiait dans la nostalgie, dans la musique, les livres, les réminiscences d’une mémoire en décomposition, perdu dans des souvenirs aux trois-quarts estompés et dans des noms qui ne signifiaient rien, même pour ce qu’il était... Perdu pour lui.
Perdu pour elle.
Au bord du précipice.
Pendant qu’elle l’observait, à l’angle de la maison, qu’elle le surveillait en cachette - si pâle, si douloureusement pâle ! -, affalé dans son canapé, bercé par le chant de sirènes sans âme, elle souffrait sincèrement de le voir si désabusé parce qu’elle le comprenait, parce qu’elle savait ce qu’il cherchait en s’isolant ainsi, et parce qu’elle ne pouvait pas se permettre de le laisser faire. Insidieusement, par petites touches, elle entreprit de chasser cette morosité qui courbait ses épaules, usant de chemins détournés pour l’amener à abandonner ses réserves, à se montrer plus aimable, plus honnête.
Dorénavant, hors de question pour elle de s’en aller courir après les papillons quand il disait « avoir à travailler », bien au contraire : multipliant les attentions à son égard, elle s’imposa, prit sa place dans son quotidien, énumérant ses songes, ses projets, ses espoirs, les aventures qu’elle s’inventait la nuit quand elle ne parvenait pas à dormir. Sans qu’il ait à le demander, elle lui parlait de cette Terre étrangère où elle avait grandi ; non pas la Terre mythique dont il protégeait le souvenir mais celle où elle avait vécu : ces landes arides, ces forêts luxuriantes, ces successions sans fin de déserts inhospitaliers... Quelques poutrelles, montant à l’improviste d’un bosquet de verdure, émergeant ça et là d’entre les dunes de sable. Des ruines, des ombres, des fantasmagories… Pour lui, elle décrivait minutieusement les animaux sauvages, les étranges créatures qu’elle avait croisées sur sa route et qui l’avaient mise en péril, parfois, évoquant tour-à-tour les fleurs multicolores grandes comme des arcs-en-ciel, les averses estivales, les senteurs de fougères mouillées, le goût des baies de lavandine. A sa manière, elle évoquait la vie : comment elle s’adaptait, comment elle tenait bon, comment elle prenait le dessus malgré la guerre, la mort, la destruction… Ce faisant, elle pouvait lire dans son regard un intérêt qui allait croissant, avec un espoir qui semblait sur le point de renaître…
Un espoir qu’il avait cru mort, sans doute.
Elle aurait pu s’en tenir là, bien sûr, seulement ce n’était pas son genre : déterminée à l’empêcher de lâcher prise, patiente, elle l’obligea à mettre des mots sur ce qui le rongeait et qui l’entraînait peu à peu vers l’anéantissement. Les Hommes, le monde d’Avant, la précédente Eléanore… Les premières fois, comme elle s’y attendait, il fut tellement laconique qu’elle dût redoubler de persévérance pour lui arracher ne serait-ce qu’un début de phrase, cependant il en fallait plus pour la décourager. Ainsi, progressivement, un changement s’opéra : déjà, il discutait avec moins de difficultés de l’Humanité, de son univers, sa vie d’alors, y voyant vraisemblablement une occasion en or d’éterniser ce qui n’était que des mirages, leur donnant une chance de survivre à travers cette enfant comme des histoires, des contes de fées, allégeant le fardeau dont il s’était condamné à porter le poids. De son côté, la fillette ne put que s’en réjouir, ravie de l’avoir auprès d’elle dès qu’il avait terminé son travail et de le retrouver chaque jour un peu moins grave. Car c’était tout ce qu’elle désirait, en définitive : qu’il tourne le dos à d’obscures préoccupations pour l’emmener au pied de la colline, lui apprendre le nom des fleurs et des arbres, lui expliquer comment les reconnaître à la forme de leurs feuilles, s’occuper d’elle, tout simplement… Tant pis s’il évitait soigneusement d’aborder la question de sa défunte épouse, elle l’acceptait sans amertume, respectant le secret de son intimité. Il avait fait tellement d’efforts, pour elle ! Lorsqu’il lui souriait, elle ne sentait plus de tristesse, plus de douleur au-delà de ses lèvres mais, au contraire, les germes d’une vie en devenir, d’un recommencement qu’elle souhaitait commun.
Conscient de ce qu’il lui devait, il lui avait enseigné comment accéder à la bibliothèque à partir de n’importe quel infoterminal, partageant avec elle ce qu’il avait toujours considéré comme son trésor : aussitôt, elle s’était prise de passion pour la littérature, engloutissant les livres à une cadence surnaturelle, passant d’un genre à l’autre sans l’ombre d’un préjugé. Pièces de théâtre, biographies, romans à l’eau-de-rose… Depuis, elle avait pris l’habitude de lire sagement dans son coin jusqu’à ce qu’il se soit acquitté des principales tâches à l’ordre du jour, puis ils allaient flâner dans le jardin, imaginant mille nouveaux jeux qu’elle remportait chaque fois dans une cascade de rires. A sa requête, il avait même construit un abri pour oiseaux qu’il avait accroché sur une branche d’Yggdrasill, où un couple de mésanges s’était vite installé. Elle aimait surveiller leurs allées et venues en écoutant les trilles qu’ils improvisaient à son intention.
Promenades interminables et discussions sans fin : voilà à quoi se résumaient leurs deux existences, désormais. Son travail n’accaparant le jeune homme pas plus d’une poignée d’heures, il n’était jamais absent bien longtemps.
Au fait, oui, son travail...
Un vrai mystère en soi. Où pouvait bien mener la porte dans le fond de sa chambre - celle qu’il verrouillait avec soin, une fois refermée derrière lui - ? Et qu’allait-il faire de l’autre côté ? ! Elle avait beau l’interroger, exiger des explications, il trouvait systématiquement le moyen de se défiler. « Tu ne peux pas m’accompagner, avait-il déclaré, aussi diplomatiquement que possible, un soir où elle n’avait pas voulu rester en arrière. C’est un travail d’adulte, et j’ai besoin de calme pour le mener à bien ». A quoi il s’était hâté d’ajouter : « de toute façon, c’est une corvée sans intérêt. Je doute que ça te plaise ». Un peu plus tard, quand elle avait voulu savoir en quoi cette corvée consistait, il s’était contenté d’un évasif : « j’essaie d’empêcher que certaines erreurs ne se répètent ». Comprenant qu’elle n’aurait jamais le fin mot de l’histoire, elle avait fini par capituler.
Ainsi, les semaines se suivaient imperceptiblement et tout se transformait dans leur sillage : un parfum de printemps avait investi la colline, embaumant la maison qui trônait au sommet et l’arbre qui la veillait. Peut-être, effectivement, arrivait-il encore à Philip de se replonger dans ses rêveries autistes ou à Eléanore de s’éveiller au milieu de la nuit en pleurant à chaudes larmes, cependant les plaies du passé cicatrisaient au fur et à mesure que leur bonheur présent prenait de l’importance. La Vie, dorénavant, ils apprendraient à l’apprécier ensemble. Avec elle : l’indolence, le vent, la plénitude. Avec elle : le soulagement de ne plus être seuls.
Se remémorant les journées d’antan, ces heures creuses, monotones, qui s’étaient succédées en vain, Philip se surprenait à constater : « j’étais mort et maintenant, je vis. Grâce à elle, j’ai ressuscité, au moment-même où j’aurais pensé ne plus le pouvoir ». Des décennies durant, il avait confondu vivre avec subsister, mais c’était terminé : elle était revenue, elle avait effleuré son front et l’avait décillé. C’était un cadeau formidable, dont il connaissait la valeur, aussi la laissait-il se blottir dans ses bras chaque fois qu’elle en éprouvait la nécessité, laissant les contes venir à lui en totale liberté, car c’était tout ce qu’il pouvait lui donner en échange. C’était peu, en un sens.
En un sens, c’était plus qu’il ne l’imaginait
A l’infini, il y avait la lumière, fuyante, chaude, veloutée... Une lumière brute, terrible, omniprésente, mais douce encore, suave, pleine de délicatesse. D’un bout à l’autre, la lumière baignait l’horizon et ce n’était ni l’aplomb du soleil perçant au travers des nuages, ni ses reflets sans vie sur une rivière gelée, ni même le halo de la planète bleue suspendue dans ciel. Il n’y avait pas d’excès, de prétention dans cette lumière. C’était une clarté véritable, un flamboiement céleste, un poème de tous les instants.
Une petite fille.
Pour Philip, les années d’obscurité, ces longues et mornes décennies de calvaire étaient loin, à présent. Terminées, les matinées sans couleur : l’aube resplendissait de félicité, le monde auquel il était habitué prenait un tour plus riche, plus clair, plus nuancé. Grâce à Eléanore - si c’était bien son nom -, chaque jour qui se levait était un nouveau jour et chaque nuit, une promesse de lendemain, bouleversant au passage la trame d’un univers qui manquait de matière et où se confondaient le réel et le ressassé. L’improbable équilibre dont il était le maître d’œuvre avait été brisé, emportant avec lui la boucle et ses éternels retours en arrière, lui ouvrant la voie vers… Qu’importe ! Les vieilles histoires pouvaient se clore, et d’autres recommencer à naître. Les étoiles avaient retrouvé leur raison d’être, le temps avait repris son cours… Le firmament s’ouvrait, transfigurant les perspectives.
Et si, sans le savoir, c’était ce qu’il avait attendu pendant tant d’années ?
Et si c’était précisément ce qu’il avait souhaité ?
Une petite fille.
La lumière incarnée.
*
Plusieurs semaines passèrent sans se faire remarquer.
Très vite, Eléanore avait trouvé ses marques, adoptant aussi bien le cadre - fantomatique - que son mystérieux occupant - très agréable, malgré ses côtés taciturnes -. Evidemment, elle n’était pas complètement dupe de la comédie qu’il jouait : même s’il lui souriait lorsqu’il inventait ses histoires, toujours, elle pouvait sentir ses blessures par-delà son sourire, tout comme elle pressentait que rien ne pouvait les soigner, qu’elles ne se refermeraient pas. Trop excessive pour être crédible, sa bonhomie masquait à peine le vide ouvert au fond de lui, les affres d’un égarement qu’il essayait de dissimuler sous des airs enjoués sans jamais totalement y parvenir : dès qu’il se croyait seul, ceux-ci disparaissaient d’eux-mêmes, cédant place à une nostalgie qui creusait plus nettement les rides sur son visage. Tout semblait devenir vague, pour lui : le gris de ses iris se fonçait de deux teintes et il restait des heures prostré dans un retrait morbide à contempler le ciel. Alors, il retrouvait la solitude, la vraie, cette seconde loi universelle qui était aussi son unique compagne depuis que l’Humanité n’était plus, dont il portait les marques comme des trophées de guerre. Renonçant à guérir, il se réfugiait dans la nostalgie, dans la musique, les livres, les réminiscences d’une mémoire en décomposition, perdu dans des souvenirs aux trois-quarts estompés et dans des noms qui ne signifiaient rien, même pour ce qu’il était... Perdu pour lui.
Perdu pour elle.
Au bord du précipice.
Pendant qu’elle l’observait, à l’angle de la maison, qu’elle le surveillait en cachette - si pâle, si douloureusement pâle ! -, affalé dans son canapé, bercé par le chant de sirènes sans âme, elle souffrait sincèrement de le voir si désabusé parce qu’elle le comprenait, parce qu’elle savait ce qu’il cherchait en s’isolant ainsi, et parce qu’elle ne pouvait pas se permettre de le laisser faire. Insidieusement, par petites touches, elle entreprit de chasser cette morosité qui courbait ses épaules, usant de chemins détournés pour l’amener à abandonner ses réserves, à se montrer plus aimable, plus honnête.
Dorénavant, hors de question pour elle de s’en aller courir après les papillons quand il disait « avoir à travailler », bien au contraire : multipliant les attentions à son égard, elle s’imposa, prit sa place dans son quotidien, énumérant ses songes, ses projets, ses espoirs, les aventures qu’elle s’inventait la nuit quand elle ne parvenait pas à dormir. Sans qu’il ait à le demander, elle lui parlait de cette Terre étrangère où elle avait grandi ; non pas la Terre mythique dont il protégeait le souvenir mais celle où elle avait vécu : ces landes arides, ces forêts luxuriantes, ces successions sans fin de déserts inhospitaliers... Quelques poutrelles, montant à l’improviste d’un bosquet de verdure, émergeant ça et là d’entre les dunes de sable. Des ruines, des ombres, des fantasmagories… Pour lui, elle décrivait minutieusement les animaux sauvages, les étranges créatures qu’elle avait croisées sur sa route et qui l’avaient mise en péril, parfois, évoquant tour-à-tour les fleurs multicolores grandes comme des arcs-en-ciel, les averses estivales, les senteurs de fougères mouillées, le goût des baies de lavandine. A sa manière, elle évoquait la vie : comment elle s’adaptait, comment elle tenait bon, comment elle prenait le dessus malgré la guerre, la mort, la destruction… Ce faisant, elle pouvait lire dans son regard un intérêt qui allait croissant, avec un espoir qui semblait sur le point de renaître…
Un espoir qu’il avait cru mort, sans doute.
Elle aurait pu s’en tenir là, bien sûr, seulement ce n’était pas son genre : déterminée à l’empêcher de lâcher prise, patiente, elle l’obligea à mettre des mots sur ce qui le rongeait et qui l’entraînait peu à peu vers l’anéantissement. Les Hommes, le monde d’Avant, la précédente Eléanore… Les premières fois, comme elle s’y attendait, il fut tellement laconique qu’elle dût redoubler de persévérance pour lui arracher ne serait-ce qu’un début de phrase, cependant il en fallait plus pour la décourager. Ainsi, progressivement, un changement s’opéra : déjà, il discutait avec moins de difficultés de l’Humanité, de son univers, sa vie d’alors, y voyant vraisemblablement une occasion en or d’éterniser ce qui n’était que des mirages, leur donnant une chance de survivre à travers cette enfant comme des histoires, des contes de fées, allégeant le fardeau dont il s’était condamné à porter le poids. De son côté, la fillette ne put que s’en réjouir, ravie de l’avoir auprès d’elle dès qu’il avait terminé son travail et de le retrouver chaque jour un peu moins grave. Car c’était tout ce qu’elle désirait, en définitive : qu’il tourne le dos à d’obscures préoccupations pour l’emmener au pied de la colline, lui apprendre le nom des fleurs et des arbres, lui expliquer comment les reconnaître à la forme de leurs feuilles, s’occuper d’elle, tout simplement… Tant pis s’il évitait soigneusement d’aborder la question de sa défunte épouse, elle l’acceptait sans amertume, respectant le secret de son intimité. Il avait fait tellement d’efforts, pour elle ! Lorsqu’il lui souriait, elle ne sentait plus de tristesse, plus de douleur au-delà de ses lèvres mais, au contraire, les germes d’une vie en devenir, d’un recommencement qu’elle souhaitait commun.
Conscient de ce qu’il lui devait, il lui avait enseigné comment accéder à la bibliothèque à partir de n’importe quel infoterminal, partageant avec elle ce qu’il avait toujours considéré comme son trésor : aussitôt, elle s’était prise de passion pour la littérature, engloutissant les livres à une cadence surnaturelle, passant d’un genre à l’autre sans l’ombre d’un préjugé. Pièces de théâtre, biographies, romans à l’eau-de-rose… Depuis, elle avait pris l’habitude de lire sagement dans son coin jusqu’à ce qu’il se soit acquitté des principales tâches à l’ordre du jour, puis ils allaient flâner dans le jardin, imaginant mille nouveaux jeux qu’elle remportait chaque fois dans une cascade de rires. A sa requête, il avait même construit un abri pour oiseaux qu’il avait accroché sur une branche d’Yggdrasill, où un couple de mésanges s’était vite installé. Elle aimait surveiller leurs allées et venues en écoutant les trilles qu’ils improvisaient à son intention.
Promenades interminables et discussions sans fin : voilà à quoi se résumaient leurs deux existences, désormais. Son travail n’accaparant le jeune homme pas plus d’une poignée d’heures, il n’était jamais absent bien longtemps.
Au fait, oui, son travail...
Un vrai mystère en soi. Où pouvait bien mener la porte dans le fond de sa chambre - celle qu’il verrouillait avec soin, une fois refermée derrière lui - ? Et qu’allait-il faire de l’autre côté ? ! Elle avait beau l’interroger, exiger des explications, il trouvait systématiquement le moyen de se défiler. « Tu ne peux pas m’accompagner, avait-il déclaré, aussi diplomatiquement que possible, un soir où elle n’avait pas voulu rester en arrière. C’est un travail d’adulte, et j’ai besoin de calme pour le mener à bien ». A quoi il s’était hâté d’ajouter : « de toute façon, c’est une corvée sans intérêt. Je doute que ça te plaise ». Un peu plus tard, quand elle avait voulu savoir en quoi cette corvée consistait, il s’était contenté d’un évasif : « j’essaie d’empêcher que certaines erreurs ne se répètent ». Comprenant qu’elle n’aurait jamais le fin mot de l’histoire, elle avait fini par capituler.
Ainsi, les semaines se suivaient imperceptiblement et tout se transformait dans leur sillage : un parfum de printemps avait investi la colline, embaumant la maison qui trônait au sommet et l’arbre qui la veillait. Peut-être, effectivement, arrivait-il encore à Philip de se replonger dans ses rêveries autistes ou à Eléanore de s’éveiller au milieu de la nuit en pleurant à chaudes larmes, cependant les plaies du passé cicatrisaient au fur et à mesure que leur bonheur présent prenait de l’importance. La Vie, dorénavant, ils apprendraient à l’apprécier ensemble. Avec elle : l’indolence, le vent, la plénitude. Avec elle : le soulagement de ne plus être seuls.
Se remémorant les journées d’antan, ces heures creuses, monotones, qui s’étaient succédées en vain, Philip se surprenait à constater : « j’étais mort et maintenant, je vis. Grâce à elle, j’ai ressuscité, au moment-même où j’aurais pensé ne plus le pouvoir ». Des décennies durant, il avait confondu vivre avec subsister, mais c’était terminé : elle était revenue, elle avait effleuré son front et l’avait décillé. C’était un cadeau formidable, dont il connaissait la valeur, aussi la laissait-il se blottir dans ses bras chaque fois qu’elle en éprouvait la nécessité, laissant les contes venir à lui en totale liberté, car c’était tout ce qu’il pouvait lui donner en échange. C’était peu, en un sens.
En un sens, c’était plus qu’il ne l’imaginait
lundi 30 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 11
Confortablement installée dans le lit de sa chambre, somnolant à moitié, Eléanore détaillait le plafond, parcourant un à un ses rubans de motifs pastels : bleu-nuit, bleu-vert, vert d’eau, vert tendre… Progressivement, elle s’endormit, son esprit s’évada. Les heures se succédèrent, se diluèrent dans le tic-tac d’un balancier, le ronronnement des moniteurs, le craquement du plancher...
S’éveillant en sursaut, elle se redressa subitement. Dans son sommeil, elle avait cru entendre quelqu’un qui l’appelait, quelqu’un qui la veillait sans être à ses côtés, qu’elle avait déjà rencontré sans avoir jamais croisé son chemin… A nouveau, ce cauchemar ? Comme pour le confirmer, le silence s’épaissit, l’amenant à conclure à un mauvais tour de son subconscient. Sur le qui-vive, elle se roula en boule, se pelotonna dans ses couvertures comme derrière un rempart de soie.
- Eléanore, murmura Philip au creux de sa nuque.
Philip ? ! Si tard ?
Non… Ce n’était pas lui.
Ou du moins, pas vraiment.
Cette voix. Elle la reconnaissait.
- Sylph, lâcha-t-elle, glaciale.
- Je vois que tu ne m’as pas oublié, remarqua l’Autre, sans noter l’hostilité dont elle faisait preuve à son égard. Je suis content.
Loin de partager un tel enthousiasme, elle fronça les sourcils en remontant ses draps.
- Est-ce que je rêve, ou bien…
Le sujet l’inspirant, la Voix sonna d’une ironie mordante.
- Peut-être, au fond. Qui sait quand nous rêvons, quand nous avons les yeux ouverts ? ! Peut-être sommes-nous à la frontière ? !
- A la frontière ?
- A la frontière, exactement. A mi-chemin entre le songe et la folie, entre la dure réalité et une histoire en palimpseste, entre l’éclat de la lumière et l’obscurité du néant. La vanité de l’existence, la sérénité du trépas… Mais peut-être sais-tu mieux que moi de quoi je veux parler, n’est-ce pas, Eléanore ?
Son interlocuteur avait sciemment marqué l’accent sur le point d’interrogation.
- Qu’est-ce que tu veux ?
- Etre ton ami, c’est tout. Tu ne l’avais pas deviné ?
- J’ai déjà un ami.
- Bien sûr. Et moi, j’ai déjà eu l’occasion de te mettre en garde contre l’individu que tu nommes… Elle ricana. Ton ami. Il faut que tu t’y fasses, Eléanore. Tu n’es plus sur la Terre, ici, tu es dans son domaine : les choses n’y sont pas ce qu’elles paraissent être - et les plus innocentes, en apparence, sont aussi les plus dangereuses -. Par conséquent, méfie-toi d’elles, c’est un conseil. Un vrai conseil, de véritable ami.
Une nouvelle fois, elle fouilla les lieux du regard en quête d’une silhouette, d’un mouvement, d’une chair qui rendrait l’importun moins inquiétant, mystérieux, chimérique… Cependant c’était peine perdue car il n’y avait personne.
- Qui es-tu ?, risqua-t-elle, ainsi qu’elle l’avait fait la veille, espérant une réponse plus consistante.
Elle n’obtint rien de tel.
- Dois-je te le répéter sans fin ? Je suis le dernier Sylphe et toi, à ce que l’on raconte, la dernière des Dryades. Aussi, quel joli couple nous formerons ! L’Arbre et le Vent, unis comme aux glorieux temps de l’Age d’Or !
L’intuition s’imposant, les traits de l’enfant s’éclairèrent.
- Tu es Eléanore, c’est ça ? !
Interloqué, l’Esprit se moqua d’elle :
- N’est-ce pas plutôt à moi de poser cette question ? Je te l’ai dit : je suis l’Esprit de la maison. Seuls restent les noms que je m’invente. Ce qui n’empêche pas que tu peux me faire confiance : moi, je ne tricherai pas.
Cette douceur, cette sincérité… Voilà qu’elles devenaient poignantes ! Jamais Philip ne s’était exprimé ainsi.
Tortillant ses mèches, elle n’en était que plus indécise.
- C’est que … Tu me fais peur.
- J’en suis navré.
Aux échos lourds qui pesaient sur la phrase, elle sut qu’il ne lui jouait pas la comédie. Peiné, il l’était véritablement.
- C’est juste que je suis un Esprit : j’adore multiplier les tours, jongler avec les mots, m’exprimer par énigmes. Malgré tout, il n’y a pas de malveillance dans mes paroles, je te le jure.
- En ce cas, peut-être qu’on pourrait…
- Rêver ensemble, comme deux survivants de l’ancien Royaume ? ! Rire en silence et danser dans nos têtes ? ! Evidemment, que l’on pourrait ! Je t’en supplie, accepte ! Tu verras, en ma compagnie, tu te sentiras plus sereine, plus à ton aise, comme si tu revenais chez toi après une longue absence. Je connais des histoires de Fées, de Dragons, de Lutins.
Des histoires d’Hommes et de Déesses.
- En t’écoutant, j’aurais l’impression de trahir Philip.
- Ce ne sera qu’une impression, crois-moi. Par le passé, lui-même a trahi trop de gens qui le tenaient en haute estime et qui l’ont trahi en retour. Il mérite qu’on le plaigne, pas que l’on conspire contre lui, en conséquence de quoi… Si tu veux lui donner sa chance, je n’y vois pas d’inconvénients. Seulement n’oublie jamais que lui, c’est un… Humain. Un adulte, qui plus est. Avec de l’habitude, il pourra être gentil, serviable - galant, même, s’il fait des efforts -, mais il est trop sévère, il ne saura pas s’amuser comme il devrait le faire. Si tu recherches quelqu’un pour s’occuper de toi quand tu as le cafard, quelqu’un pour partager mille et unes fantaisies, par contre, je serais là.
- En effet, ça parait tentant. Si tu ne nous causes pas d’ennuis…
- Allons, jeune demoiselle, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? ! Jamais je ne ferais quelque chose qui pourrait te nuire, jamais !
- Si tu promets, oui, je veux bien. Mais fais très attention. Si tu t’avises de me tromper…
Impatient, Sylph l’interrompit.
- Promis, cela n’arrivera pas !
A quoi il ajouta, plus calme :
- En échange, je demanderai une faveur. Ne rapporte plus nos conversations à Philip. C’est quelqu’un de très strict, il nous interdirait de discuter ensemble.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il ne comprend pas. Sur l’échiquier de la vie telle qu’il la conçoit, je suis la seule pièce dont il ne peut pas prévoir les déplacements. Bien qu’il soit persuadé du contraire, je suis beaucoup plus libre que lui ; et cette liberté-là le terrifie tant elle lui semble irrationnelle. Il a une peur panique de ce que je peux dire, de ce que je peux faire, comme de tout ce sur quoi il n’a aucun contrôle.
- Bon, d’accord, admettons. Je n’en parlerai pas, si c’est ce que tu veux… Sauf si je découvre que tu nous prépares un mauvais coup, ça va de soi.
- Marché conclu !, se réjouit la Voix avec des accents juvéniles. A présent, je vais m’en aller. Il se fait tard et tu as besoin de repos.
- Tu pars déjà ?
En fin de compte, elle devait avouer qu’elle s’était habituée à sa compagnie, aussi impalpable qu’elle puisse être, brûlant de bavarder encore.
- Oui, il est temps. Mais sois sans crainte, je vais vite revenir. Maintenant, clos tes si jolis yeux. Les Fées des songes chuchotent qu’elles attendent ta visite, alors, je vais te laisser les rejoindre. Cependant n’oublie pas ! Ne parle pas de ça à Philip. Jamais...
Un dernier murmure lui souhaita « bonne nuit » avant que le silence revienne : un silence étouffant, qui n’évoquait plus que la perte, le manque, l’absence… Au-delà : une frontière. Soudain, elle eut la sensation d’une gueule béante qui se fermait sur elle, cherchant à l’engloutir, la mettre en pièce, la digérer pour ne laisser qu’une ombre.
Philip, Sylph…
Deux personnages, pour une même voix.
Qu’est-ce que ça pouvait signifier ?
Sur cette pensée, elle s’éveilla, en nage. S’assit avec raideur. Passa ses mains sur son visage et secoua la tête.
A nouveau, ce cauchemar ! !
Qu’avait déclaré le jeune homme, à ce propos ?
A demi-endormie, elle ne parvenait pas à se concentrer assez pour s’en souvenir. Tant pis. Sans doute y verrait-elle plus clair demain, à moins qu’il ne lui suffise de… A tout hasard, elle appela l’Esprit du bout des lèvres mais, ainsi qu’elle l’avait prévu, personne ne se manifesta.
Etrange.
Quel sens donner à tout ceci ?
Elle eut beau réfléchir, elle n’en trouva aucun, aussi renonça-t-elle.
Provisoirement.
Dix minutes s’écoulèrent, elle se laissa aller. Sa respiration retrouva un rythme plus régulier, ses muscles se détendirent.
Elle dormit jusqu’à l’aube, et d’un sommeil sans rêves.
S’éveillant en sursaut, elle se redressa subitement. Dans son sommeil, elle avait cru entendre quelqu’un qui l’appelait, quelqu’un qui la veillait sans être à ses côtés, qu’elle avait déjà rencontré sans avoir jamais croisé son chemin… A nouveau, ce cauchemar ? Comme pour le confirmer, le silence s’épaissit, l’amenant à conclure à un mauvais tour de son subconscient. Sur le qui-vive, elle se roula en boule, se pelotonna dans ses couvertures comme derrière un rempart de soie.
- Eléanore, murmura Philip au creux de sa nuque.
Philip ? ! Si tard ?
Non… Ce n’était pas lui.
Ou du moins, pas vraiment.
Cette voix. Elle la reconnaissait.
- Sylph, lâcha-t-elle, glaciale.
- Je vois que tu ne m’as pas oublié, remarqua l’Autre, sans noter l’hostilité dont elle faisait preuve à son égard. Je suis content.
Loin de partager un tel enthousiasme, elle fronça les sourcils en remontant ses draps.
- Est-ce que je rêve, ou bien…
Le sujet l’inspirant, la Voix sonna d’une ironie mordante.
- Peut-être, au fond. Qui sait quand nous rêvons, quand nous avons les yeux ouverts ? ! Peut-être sommes-nous à la frontière ? !
- A la frontière ?
- A la frontière, exactement. A mi-chemin entre le songe et la folie, entre la dure réalité et une histoire en palimpseste, entre l’éclat de la lumière et l’obscurité du néant. La vanité de l’existence, la sérénité du trépas… Mais peut-être sais-tu mieux que moi de quoi je veux parler, n’est-ce pas, Eléanore ?
Son interlocuteur avait sciemment marqué l’accent sur le point d’interrogation.
- Qu’est-ce que tu veux ?
- Etre ton ami, c’est tout. Tu ne l’avais pas deviné ?
- J’ai déjà un ami.
- Bien sûr. Et moi, j’ai déjà eu l’occasion de te mettre en garde contre l’individu que tu nommes… Elle ricana. Ton ami. Il faut que tu t’y fasses, Eléanore. Tu n’es plus sur la Terre, ici, tu es dans son domaine : les choses n’y sont pas ce qu’elles paraissent être - et les plus innocentes, en apparence, sont aussi les plus dangereuses -. Par conséquent, méfie-toi d’elles, c’est un conseil. Un vrai conseil, de véritable ami.
Une nouvelle fois, elle fouilla les lieux du regard en quête d’une silhouette, d’un mouvement, d’une chair qui rendrait l’importun moins inquiétant, mystérieux, chimérique… Cependant c’était peine perdue car il n’y avait personne.
- Qui es-tu ?, risqua-t-elle, ainsi qu’elle l’avait fait la veille, espérant une réponse plus consistante.
Elle n’obtint rien de tel.
- Dois-je te le répéter sans fin ? Je suis le dernier Sylphe et toi, à ce que l’on raconte, la dernière des Dryades. Aussi, quel joli couple nous formerons ! L’Arbre et le Vent, unis comme aux glorieux temps de l’Age d’Or !
L’intuition s’imposant, les traits de l’enfant s’éclairèrent.
- Tu es Eléanore, c’est ça ? !
Interloqué, l’Esprit se moqua d’elle :
- N’est-ce pas plutôt à moi de poser cette question ? Je te l’ai dit : je suis l’Esprit de la maison. Seuls restent les noms que je m’invente. Ce qui n’empêche pas que tu peux me faire confiance : moi, je ne tricherai pas.
Cette douceur, cette sincérité… Voilà qu’elles devenaient poignantes ! Jamais Philip ne s’était exprimé ainsi.
Tortillant ses mèches, elle n’en était que plus indécise.
- C’est que … Tu me fais peur.
- J’en suis navré.
Aux échos lourds qui pesaient sur la phrase, elle sut qu’il ne lui jouait pas la comédie. Peiné, il l’était véritablement.
- C’est juste que je suis un Esprit : j’adore multiplier les tours, jongler avec les mots, m’exprimer par énigmes. Malgré tout, il n’y a pas de malveillance dans mes paroles, je te le jure.
- En ce cas, peut-être qu’on pourrait…
- Rêver ensemble, comme deux survivants de l’ancien Royaume ? ! Rire en silence et danser dans nos têtes ? ! Evidemment, que l’on pourrait ! Je t’en supplie, accepte ! Tu verras, en ma compagnie, tu te sentiras plus sereine, plus à ton aise, comme si tu revenais chez toi après une longue absence. Je connais des histoires de Fées, de Dragons, de Lutins.
Des histoires d’Hommes et de Déesses.
- En t’écoutant, j’aurais l’impression de trahir Philip.
- Ce ne sera qu’une impression, crois-moi. Par le passé, lui-même a trahi trop de gens qui le tenaient en haute estime et qui l’ont trahi en retour. Il mérite qu’on le plaigne, pas que l’on conspire contre lui, en conséquence de quoi… Si tu veux lui donner sa chance, je n’y vois pas d’inconvénients. Seulement n’oublie jamais que lui, c’est un… Humain. Un adulte, qui plus est. Avec de l’habitude, il pourra être gentil, serviable - galant, même, s’il fait des efforts -, mais il est trop sévère, il ne saura pas s’amuser comme il devrait le faire. Si tu recherches quelqu’un pour s’occuper de toi quand tu as le cafard, quelqu’un pour partager mille et unes fantaisies, par contre, je serais là.
- En effet, ça parait tentant. Si tu ne nous causes pas d’ennuis…
- Allons, jeune demoiselle, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ? ! Jamais je ne ferais quelque chose qui pourrait te nuire, jamais !
- Si tu promets, oui, je veux bien. Mais fais très attention. Si tu t’avises de me tromper…
Impatient, Sylph l’interrompit.
- Promis, cela n’arrivera pas !
A quoi il ajouta, plus calme :
- En échange, je demanderai une faveur. Ne rapporte plus nos conversations à Philip. C’est quelqu’un de très strict, il nous interdirait de discuter ensemble.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il ne comprend pas. Sur l’échiquier de la vie telle qu’il la conçoit, je suis la seule pièce dont il ne peut pas prévoir les déplacements. Bien qu’il soit persuadé du contraire, je suis beaucoup plus libre que lui ; et cette liberté-là le terrifie tant elle lui semble irrationnelle. Il a une peur panique de ce que je peux dire, de ce que je peux faire, comme de tout ce sur quoi il n’a aucun contrôle.
- Bon, d’accord, admettons. Je n’en parlerai pas, si c’est ce que tu veux… Sauf si je découvre que tu nous prépares un mauvais coup, ça va de soi.
- Marché conclu !, se réjouit la Voix avec des accents juvéniles. A présent, je vais m’en aller. Il se fait tard et tu as besoin de repos.
- Tu pars déjà ?
En fin de compte, elle devait avouer qu’elle s’était habituée à sa compagnie, aussi impalpable qu’elle puisse être, brûlant de bavarder encore.
- Oui, il est temps. Mais sois sans crainte, je vais vite revenir. Maintenant, clos tes si jolis yeux. Les Fées des songes chuchotent qu’elles attendent ta visite, alors, je vais te laisser les rejoindre. Cependant n’oublie pas ! Ne parle pas de ça à Philip. Jamais...
Un dernier murmure lui souhaita « bonne nuit » avant que le silence revienne : un silence étouffant, qui n’évoquait plus que la perte, le manque, l’absence… Au-delà : une frontière. Soudain, elle eut la sensation d’une gueule béante qui se fermait sur elle, cherchant à l’engloutir, la mettre en pièce, la digérer pour ne laisser qu’une ombre.
Philip, Sylph…
Deux personnages, pour une même voix.
Qu’est-ce que ça pouvait signifier ?
Sur cette pensée, elle s’éveilla, en nage. S’assit avec raideur. Passa ses mains sur son visage et secoua la tête.
A nouveau, ce cauchemar ! !
Qu’avait déclaré le jeune homme, à ce propos ?
A demi-endormie, elle ne parvenait pas à se concentrer assez pour s’en souvenir. Tant pis. Sans doute y verrait-elle plus clair demain, à moins qu’il ne lui suffise de… A tout hasard, elle appela l’Esprit du bout des lèvres mais, ainsi qu’elle l’avait prévu, personne ne se manifesta.
Etrange.
Quel sens donner à tout ceci ?
Elle eut beau réfléchir, elle n’en trouva aucun, aussi renonça-t-elle.
Provisoirement.
Dix minutes s’écoulèrent, elle se laissa aller. Sa respiration retrouva un rythme plus régulier, ses muscles se détendirent.
Elle dormit jusqu’à l’aube, et d’un sommeil sans rêves.
dimanche 22 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 10
Non, pitié ! Pas encore !
Je ne veux pas parler d’elle, c’est trop dur.
Je t’en supplie.
Je t’en supplie.
Hélas, cette prière intérieure n’empêcha pas la fillette de poursuivre, avec ce qui pouvait être de l’envie :
- Elle était tellement belle. Je suis convaincue que je l’aurais adorée. Sur la photo, elle a l’air si gentille et en même temps, si sage, si mesurée…
Un instant, elle se tut, pensant qu’il voudrait réagir, mais il n’ajouta rien.
Il n’avait rien à ajouter.
Effectivement, tu as raison, Eléanore. Elle était belle, elle était sage. Elle était cela et bien plus : généreuse, douce, brillante, honnête, sincère, idéaliste… Ce serait encore loin du compte. Elle était meilleure que nous tous, meilleure que moi.
Bien entendu.
Et moi, je voudrais pouvoir l’oublier, ne plus voir son visage, en permanence, partout, dans les miroirs, les cieux, les reflets sur les vitres : ses cils, ses cheveux, son regard… Pouvoir oublier le chagrin, les larmes, le vide qu’elle a laissé en sortant de ma vie. Pouvoir me pardonner, aussi... Néanmoins, je ne le peux pas. Je n’en ai pas la force. Je n’en ai plus la force, maintenant qu’elle n’est plus là pour me prêter la sienne.
- Elle vous manque ?, s’enquit celle qui portait le même nom et qui ne pouvait pas savoir à quel point il souffrait.
S’il ne répondit qu’à grand peine, il lui répondit malgré tout.
- Oui, elle me manque beaucoup.
Ce qui, une nouvelle fois, était très en-deçà de la réalité.
Se remémorer combien il la chérissait, même brièvement, lui demandait de tels efforts qu’il devait batailler pour ne pas laisser sa voix le trahir. Il avait l’air tellement triste. Tellement… perdu.
Tellement seul.
Avant qu’il n’ait pu réagir, d’elle-même, elle vint se coller contre lui et attrapa sa main, nouant ses doigts aux siens avec, entrelacé, le fil invisible de leurs Destinées. Il n’avait pas pu s’écarter : ce qu’il essayait d’éviter, ce qu’il cherchait à fuir, ce qu’il craignait par-dessus tout avait fini par arriver. Elle s’était blottie dans ses bras pour le réconforter - lui qui avait ignoré sa détresse à deux reprises -, et sa peau d’enfant, sur la sienne, était incroyablement douce, chaude…
Vivante.
Je ne dois pas céder, se répétait-il, au supplice. Je ne dois pas aimer, pas l’aimer, pas encore ! Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’en ai pas le droit ! Mais il était conscient que ces mots ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun sens, aussi restèrent-ils là des heures à fixer la nuit qui tombait, chacun soulageant la détresse de l’autre de par sa seule présence.
Ensuite, de son propre chef, il prit la parole :
« Il était une fois, il y a bien longtemps, une petite Fée prénommée Onde, qui était amoureuse d’un jeune Esprit du vent… »
Bientôt, il y eut un flot étoiles.
Bientôt, il y eut de nouveaux rêves.
Sans qu’ils le réalisent, ce fut leur première nuit.
Leur première nuit ensemble.
Je ne veux pas parler d’elle, c’est trop dur.
Je t’en supplie.
Je t’en supplie.
Hélas, cette prière intérieure n’empêcha pas la fillette de poursuivre, avec ce qui pouvait être de l’envie :
- Elle était tellement belle. Je suis convaincue que je l’aurais adorée. Sur la photo, elle a l’air si gentille et en même temps, si sage, si mesurée…
Un instant, elle se tut, pensant qu’il voudrait réagir, mais il n’ajouta rien.
Il n’avait rien à ajouter.
Effectivement, tu as raison, Eléanore. Elle était belle, elle était sage. Elle était cela et bien plus : généreuse, douce, brillante, honnête, sincère, idéaliste… Ce serait encore loin du compte. Elle était meilleure que nous tous, meilleure que moi.
Bien entendu.
Et moi, je voudrais pouvoir l’oublier, ne plus voir son visage, en permanence, partout, dans les miroirs, les cieux, les reflets sur les vitres : ses cils, ses cheveux, son regard… Pouvoir oublier le chagrin, les larmes, le vide qu’elle a laissé en sortant de ma vie. Pouvoir me pardonner, aussi... Néanmoins, je ne le peux pas. Je n’en ai pas la force. Je n’en ai plus la force, maintenant qu’elle n’est plus là pour me prêter la sienne.
- Elle vous manque ?, s’enquit celle qui portait le même nom et qui ne pouvait pas savoir à quel point il souffrait.
S’il ne répondit qu’à grand peine, il lui répondit malgré tout.
- Oui, elle me manque beaucoup.
Ce qui, une nouvelle fois, était très en-deçà de la réalité.
Se remémorer combien il la chérissait, même brièvement, lui demandait de tels efforts qu’il devait batailler pour ne pas laisser sa voix le trahir. Il avait l’air tellement triste. Tellement… perdu.
Tellement seul.
Avant qu’il n’ait pu réagir, d’elle-même, elle vint se coller contre lui et attrapa sa main, nouant ses doigts aux siens avec, entrelacé, le fil invisible de leurs Destinées. Il n’avait pas pu s’écarter : ce qu’il essayait d’éviter, ce qu’il cherchait à fuir, ce qu’il craignait par-dessus tout avait fini par arriver. Elle s’était blottie dans ses bras pour le réconforter - lui qui avait ignoré sa détresse à deux reprises -, et sa peau d’enfant, sur la sienne, était incroyablement douce, chaude…
Vivante.
Je ne dois pas céder, se répétait-il, au supplice. Je ne dois pas aimer, pas l’aimer, pas encore ! Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’en ai pas le droit ! Mais il était conscient que ces mots ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun sens, aussi restèrent-ils là des heures à fixer la nuit qui tombait, chacun soulageant la détresse de l’autre de par sa seule présence.
Ensuite, de son propre chef, il prit la parole :
« Il était une fois, il y a bien longtemps, une petite Fée prénommée Onde, qui était amoureuse d’un jeune Esprit du vent… »
Bientôt, il y eut un flot étoiles.
Bientôt, il y eut de nouveaux rêves.
Sans qu’ils le réalisent, ce fut leur première nuit.
Leur première nuit ensemble.
dimanche 15 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 9
- Vous habitez ici depuis longtemps ? Sur la Lune, je veux dire.
- Longtemps ? ! Le mot est faible. Le temps paraît si long, ici, quand on est seul. Paradoxalement, il est prompt à s’écouler dès lors que l’on n’y prête plus attention. J’habite sur cette colline depuis le début de la guerre : de mes fenêtres, j’ai vu la planète s’embraser, le clair de sa robe s’assombrir, son éclat disparaître à mesure que les cris montaient, que les voix s’éteignaient dans le lointain. Or, le plus abominable, dans tout ça, c’est qu’avec la distance, rien ne semblait réel, comme si rien n’avait vraiment lieu, comme si ce n’était qu’un cauchemar dont l’aube ne laisserait qu’un peu d’amertume.
- Il n’y a pas eu de survivants ?
- Jusqu’à ton arrivée, j’en étais convaincu. Considérant la violence des bombardements et le nombre de virus artificiels lâchés dans la nature, aucun humain n’aurait dû pouvoir s’en sortir. Tu l’as échappé belle, j’ignore par quel prodige. Sans doute ton corps a-t-il développé son système immunitaire afin de s’adapter à ce nouveau milieu, si hostile qu’il puisse être. Hélas, nous n’en aurons jamais confirmation. Je ne suis pas un spécialiste et je manque cruellement de matériel, dans ce domaine. Par conséquent, il faudra bien que nous nous satisfassions de cette hypothèse.
- Pour le peu dont je me souvienne, au cours de mes pérégrinations, je n’ai pas croisé âme qui vive. A force, j’avais fini par croire que j’étais la dernière représentante de mon espèce. Vous trouver a été une sacrée délivrance.
- Comme l’a été, pour moi, ton arrivée. Mais comme je te l’ai dit, garde à l’esprit que si toi et moi, nous sommes encore de ce monde, d’autres ont dû s’en tirer, c’est obligé. Ce qui n’est pas forcément une chose dont il faut se réjouir, quoi qu’on en...
Il ne termina pas. L’indignation d’Eléanore se lisait sur ses traits.
- Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?, le réprimanda-t-elle. Ce serait merveilleux, si nous n’étions pas les seuls rescapés ! Ça signifierait que rien n’est perdu, que nous pourrons un jour nous mettre à reconstruire et tout recommencer !
- Peut-être. Malheureusement, tu vois, j’ai bien connu les hommes ; j’ai grandi parmi eux. Je sais comment ils sont. Egoïstes et futiles. Incapables de tirer les leçons de leurs imprudences, irresponsables au point de commettre systématiquement les mêmes erreurs. Contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, leur histoire collective n’avait rien d’une évolution : elle tenait plus d’une boucle, ou plutôt non, d’une succession de boucles, d’incessants retours en arrière… Un formidable gâchis, en somme. Malgré cela, tu as raison : je devrais être plus positif. S’il subsiste des hommes quelque part, notre espèce n’est pas condamnée. Peut-être apprendra-t-elle, cette fois. Peut-être prendra-t-elle un nouveau départ sans se tromper de voie. Qui sait ? Elle pourrait nous surprendre.
- Mais vous, renchérit sa jeune interlocutrice, ramenant la conversation sur le plan qui l’intéressait, depuis le Déluge de feu, vous n’êtes jamais retourné sur Terre ?
Il fourra ses mains dans ses poches.
- Jamais. Au fond de moi, j’étais persuadé que c’était inutile ; d’autant que je ne pouvais pas courir le risque d’être exposé aux virus de combat, même en prenant toutes les précautions adéquates… De toute façon, rectifia-t-il in extremis, comme je n’avais aucun moyen de repartir d’ici, le sort a décidé pour moi.
- Et vous vous en accommodez ?
- Dans ce cas précis, oui. Même si je l’avais pu, je n’y serais pas retourné.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis un lâche, quelqu’un qui a toujours fui la réalité quand celle-ci ne lui convenait pas. Plutôt que de faire face, je préfère garder en moi l’image de cette petite planète superbe et fière sur laquelle j’ai été élevé et dont j’ai tant reçu. Je ne veux pas que cette image se brise sous les coups de la vérité, je veux m’en souvenir et - en me souvenant - faire durer sa beauté au-delà de la destruction. Il faut qu’au moins une personne vive afin de se souvenir car, entre tout, c’est dans l’oubli que couve la mort définitive. Aussi, tant que je me souviens, la Terre d’avant vit encore quelque part entre nos deux réels.
- J’aurais tant voulu la connaître telle qu’elle était alors.
- J’aurais voulu que tu le puisses. C’était un endroit merveilleux et parfois… Parfois, quand j’y repense, en la regardant se lever, j’écoute la brise, je rêve que j’y retourne et j’y retourne en rêve. Rien n’a changé : l’azur est du même bleu, le soleil brille du même éclat, l’air a encore cette saveur légèrement fruitée qui le rendait irrésistible… Avec le recul, je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’aurais dû voir… Trop tard, je m’aperçois que je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur : moi-même, je ne savais pas ce que j’allais perdre, je ne saisissais que des ombres. Comment anticiper ? Comment prévoir qu’un jour, elle n’existerait plus ailleurs que dans ma tête ? ! Ces glaciers limpides, ces lacs argentés, ces chutes d’eau bouillonnantes, ces cascades cristallines, ces montagnes gigantesques découpées à la hache sur le pourpre du soir… N’ai-je pas inventé tout cela? Suis-je vraiment né sur la Terre, ou bien n’était-ce qu’un nouveau songe ? J’ai beau essayer de les retenir, les détails filent, ternissent, s’estompent, et j’ai de plus en plus de mal à croire en ce qu’ils sont.
Touchée par sa mélancolie, l’enfant lui lança un coup d’œil discret - qui ne l’arrêta pas -.
- Un jour prochain, termina-t-il, je m’éveillerai, comme toi, et j’aurai oublié. Ce jour-là, l’ancienne Terre sera morte pour de bon. Tout aura disparu et moi, je ne veux pas… Je ne veux pas qu’elle s’évanouisse, tout ça parce que je n’aurais pas été capable de m’en souvenir.
- Je comprends parfaitement. Pour vous, il s’agissait d’un monde à part - votre monde -, et quand j’entends la description que vous en faites, je me dis que je l’aurais sûrement aimé sans réserves… Un frisson vint éclore sur le bout de ses lèvres et courut le long de son corps. Peut-être trop, tout bien réfléchi. Au bout du compte, je devrais m’estimer heureuse de ne pas l’avoir connu tel qu’il était à l’époque. Comme ça, je n’ai pas de regret.
- Mais, à l’instant, objecta-t-il, tu ne disais pas le contraire ? !
- C’est vrai. Redoublant de prudence, elle pesa mûrement les propos qu’elle allait lui tenir. Cependant, je parlais de votre épouse.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’il se mordait la langue
- Longtemps ? ! Le mot est faible. Le temps paraît si long, ici, quand on est seul. Paradoxalement, il est prompt à s’écouler dès lors que l’on n’y prête plus attention. J’habite sur cette colline depuis le début de la guerre : de mes fenêtres, j’ai vu la planète s’embraser, le clair de sa robe s’assombrir, son éclat disparaître à mesure que les cris montaient, que les voix s’éteignaient dans le lointain. Or, le plus abominable, dans tout ça, c’est qu’avec la distance, rien ne semblait réel, comme si rien n’avait vraiment lieu, comme si ce n’était qu’un cauchemar dont l’aube ne laisserait qu’un peu d’amertume.
- Il n’y a pas eu de survivants ?
- Jusqu’à ton arrivée, j’en étais convaincu. Considérant la violence des bombardements et le nombre de virus artificiels lâchés dans la nature, aucun humain n’aurait dû pouvoir s’en sortir. Tu l’as échappé belle, j’ignore par quel prodige. Sans doute ton corps a-t-il développé son système immunitaire afin de s’adapter à ce nouveau milieu, si hostile qu’il puisse être. Hélas, nous n’en aurons jamais confirmation. Je ne suis pas un spécialiste et je manque cruellement de matériel, dans ce domaine. Par conséquent, il faudra bien que nous nous satisfassions de cette hypothèse.
- Pour le peu dont je me souvienne, au cours de mes pérégrinations, je n’ai pas croisé âme qui vive. A force, j’avais fini par croire que j’étais la dernière représentante de mon espèce. Vous trouver a été une sacrée délivrance.
- Comme l’a été, pour moi, ton arrivée. Mais comme je te l’ai dit, garde à l’esprit que si toi et moi, nous sommes encore de ce monde, d’autres ont dû s’en tirer, c’est obligé. Ce qui n’est pas forcément une chose dont il faut se réjouir, quoi qu’on en...
Il ne termina pas. L’indignation d’Eléanore se lisait sur ses traits.
- Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?, le réprimanda-t-elle. Ce serait merveilleux, si nous n’étions pas les seuls rescapés ! Ça signifierait que rien n’est perdu, que nous pourrons un jour nous mettre à reconstruire et tout recommencer !
- Peut-être. Malheureusement, tu vois, j’ai bien connu les hommes ; j’ai grandi parmi eux. Je sais comment ils sont. Egoïstes et futiles. Incapables de tirer les leçons de leurs imprudences, irresponsables au point de commettre systématiquement les mêmes erreurs. Contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, leur histoire collective n’avait rien d’une évolution : elle tenait plus d’une boucle, ou plutôt non, d’une succession de boucles, d’incessants retours en arrière… Un formidable gâchis, en somme. Malgré cela, tu as raison : je devrais être plus positif. S’il subsiste des hommes quelque part, notre espèce n’est pas condamnée. Peut-être apprendra-t-elle, cette fois. Peut-être prendra-t-elle un nouveau départ sans se tromper de voie. Qui sait ? Elle pourrait nous surprendre.
- Mais vous, renchérit sa jeune interlocutrice, ramenant la conversation sur le plan qui l’intéressait, depuis le Déluge de feu, vous n’êtes jamais retourné sur Terre ?
Il fourra ses mains dans ses poches.
- Jamais. Au fond de moi, j’étais persuadé que c’était inutile ; d’autant que je ne pouvais pas courir le risque d’être exposé aux virus de combat, même en prenant toutes les précautions adéquates… De toute façon, rectifia-t-il in extremis, comme je n’avais aucun moyen de repartir d’ici, le sort a décidé pour moi.
- Et vous vous en accommodez ?
- Dans ce cas précis, oui. Même si je l’avais pu, je n’y serais pas retourné.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis un lâche, quelqu’un qui a toujours fui la réalité quand celle-ci ne lui convenait pas. Plutôt que de faire face, je préfère garder en moi l’image de cette petite planète superbe et fière sur laquelle j’ai été élevé et dont j’ai tant reçu. Je ne veux pas que cette image se brise sous les coups de la vérité, je veux m’en souvenir et - en me souvenant - faire durer sa beauté au-delà de la destruction. Il faut qu’au moins une personne vive afin de se souvenir car, entre tout, c’est dans l’oubli que couve la mort définitive. Aussi, tant que je me souviens, la Terre d’avant vit encore quelque part entre nos deux réels.
- J’aurais tant voulu la connaître telle qu’elle était alors.
- J’aurais voulu que tu le puisses. C’était un endroit merveilleux et parfois… Parfois, quand j’y repense, en la regardant se lever, j’écoute la brise, je rêve que j’y retourne et j’y retourne en rêve. Rien n’a changé : l’azur est du même bleu, le soleil brille du même éclat, l’air a encore cette saveur légèrement fruitée qui le rendait irrésistible… Avec le recul, je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’aurais dû voir… Trop tard, je m’aperçois que je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur : moi-même, je ne savais pas ce que j’allais perdre, je ne saisissais que des ombres. Comment anticiper ? Comment prévoir qu’un jour, elle n’existerait plus ailleurs que dans ma tête ? ! Ces glaciers limpides, ces lacs argentés, ces chutes d’eau bouillonnantes, ces cascades cristallines, ces montagnes gigantesques découpées à la hache sur le pourpre du soir… N’ai-je pas inventé tout cela? Suis-je vraiment né sur la Terre, ou bien n’était-ce qu’un nouveau songe ? J’ai beau essayer de les retenir, les détails filent, ternissent, s’estompent, et j’ai de plus en plus de mal à croire en ce qu’ils sont.
Touchée par sa mélancolie, l’enfant lui lança un coup d’œil discret - qui ne l’arrêta pas -.
- Un jour prochain, termina-t-il, je m’éveillerai, comme toi, et j’aurai oublié. Ce jour-là, l’ancienne Terre sera morte pour de bon. Tout aura disparu et moi, je ne veux pas… Je ne veux pas qu’elle s’évanouisse, tout ça parce que je n’aurais pas été capable de m’en souvenir.
- Je comprends parfaitement. Pour vous, il s’agissait d’un monde à part - votre monde -, et quand j’entends la description que vous en faites, je me dis que je l’aurais sûrement aimé sans réserves… Un frisson vint éclore sur le bout de ses lèvres et courut le long de son corps. Peut-être trop, tout bien réfléchi. Au bout du compte, je devrais m’estimer heureuse de ne pas l’avoir connu tel qu’il était à l’époque. Comme ça, je n’ai pas de regret.
- Mais, à l’instant, objecta-t-il, tu ne disais pas le contraire ? !
- C’est vrai. Redoublant de prudence, elle pesa mûrement les propos qu’elle allait lui tenir. Cependant, je parlais de votre épouse.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’il se mordait la langue
dimanche 8 mars 2009
Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 8
Plus tard.
Tandis qu’assis sur le perron, il contemplait le coucher du soleil, la petite fille vint le rejoindre à pas de loup, s’installant auprès de lui en prenant garde à ne pas le gêner. Elle avait passé tout l’après-midi à faire la chasse aux papillons et doublant l’expérience d’une admirable obstination, elle avait réussi à en attraper une vingtaine, les relâchant chaque fois qu’elle en était lassée. Les capturer ne l’intéressait guère, elle souhaitait seulement se prouver qu’elle en était capable : elle aimait trop la liberté pour faire des prisonniers ; ce qui l’amusait, avant tout, c’était de les poursuivre en imitant leurs ailes, comme si elle n’avait besoin que d’un peu de volonté pour pouvoir les suivre au fin fond du ciel. Philip était d’ailleurs forcé d’admettre que sa bonne humeur et son insouciance faisaient plaisir à voir, rendant à sa colline un zeste de fantaisie, gommant les remords et les doutes qui pesaient au sommet.
Ce soir, pourtant, devant son air embarrassé, il sut qu’un moment redouté - crucial - était sur le point d’arriver : visiblement, elle avait des questions à lui poser.
Soit.
Autant l’accepter et s’estimer heureux qu’elle se soit montrée si patiente ; d’autant que de son côté, il avait été loin de faire preuve de tact, en la matière. Il ne l’avait pas ménagée, aussi était-ce normal qu’elle lui rende la pareille. Par respect envers elle, il devrait s’appliquer à répondre de son mieux, quoi qu’il en coûte. Il le lui devait bien.
Ne sachant pas comment lancer la discussion, elle n’osait pas rompre la quiétude ambiante, son esprit partagé entre la peur d’interroger son bienfaiteur et l’envie grandissante d’en savoir plus sur lui. Il se garda bien de l’aider : il ne pourrait pas éviter l’inévitable, évidemment, mais il n’avait pas non plus l’intention de le précipiter. Il y avait trop de plaies qui ne s’étaient pas refermées, en lui, trop de secrets, de cicatrices, trop de regrets qu’il n’était pas particulièrement disposé à affronter, même par courtoisie… Sauf qu’aujourd’hui, il ne pourrait pas s’y soustraire : au bout d’un quart d’heure, en effet, elle arrêta de froisser les plis de sa jupe et lui saisit la manche.
- Excusez-moi, commença-t-elle, prudente. Je vais peut-être vous paraître impolie, mais…
Quel âge avez-vous ?
…
Quel âge ? !
Cette fois, Philip ne put s’empêcher de sourire. De toutes les impasses où elle pouvait le conduire, il n’avait pas prévu celle-ci : tentant d’anticiper, il en avait dénombré des dizaines, auxquelles il avait cherché des explications aussi cohérentes que possible, cependant le problème de l’âge ne l’avait jamais effleuré.
- Un point pour toi, conclut-il à voix haute. Tu n’aurais même pas dû avoir à me le demander. Pourtant, j’ignore si je peux te le révéler... C’est très personnel, comme question.
Déstabilisée par sa nonchalance, elle se dit qu’il devait la taquiner, loin d’imaginer les savants calculs auxquels il était obligé de se livrer pour elle : depuis qu’il était sur la Lune, faute de motivation, il avait perdu ses repères ; et pour ce qui était du passage des années…
- Voyons, fit-il traîner, avec un sérieux caricatural. Quand j’ai quitté la Terre, j’avais environ… Oui, ça doit être ça, ce qui nous donne, sauf erreur de ma part… Vingt-neuf ans, peut-être trente.
- Trente ans, vraiment ? ! Mais alors, vous êtes vieux ! !
- Comment ça, vieux ? !, plaisanta-t-il. Tu es sûre de ne pas exagérer ? Trente ans, moi, je trouve ça parfait. Ni trop, ni trop peu, tu n’es pas d’accord ?
Avant qu’elle le contredise, il s’empressa de compléter :
- Vieux… On n’est pas vieux avant d’avoir fêté son troisième millénaire, crois-en mon expérience.
Entrant dans son jeu, elle refusa d’en démordre.
- Dommage. Je vous pensais plus jeune.
- Tu n’es pas la première Eléanore à m’en faire la remarque, princesse. Effectivement, je ne fais qu’à peine vingt-cinq ans, l’âge que j’avais en m’installant ici. Depuis, c’est un peu comme si mon corps ne vieillissait plus - ce dont j’aurais tort de me plaindre, de toi à moi -. Cette colline est un endroit hors du temps, un sanctuaire ou quelque chose comme ça… Et puis d’abord, je ne vois pas quelle différence ça fait, si j’ai quelques années de plus.
Elle lui tira la langue.
- Trente ans, trente millénaires, qu’est-ce que ça change ? ! Reconnaissez-le, vous êtes vieux, M.Dawson, et avec les vieux, c’est toujours pareil… Ils sont sinistres et ennuyeux ! ! Ils ne savent pas profiter de la vie !
Hoquet interloqué.
- Parce que j’ai l’air sinistre ?
- Ça vous arrive, parfois. Quand vous passez des heures à scruter les nuages, ou quand vous vous enfermez au salon pour écouter de la musique, ou encore quand vous passez vos demi-journées à travailler sans vous autoriser de pause, oui, vous êtes vieux.
- Et d’après toi, qu’est-ce que je devrais faire pour rajeunir ?
- Vous ne devinez pas ? C’est enfantin, pourtant. Il vous suffirait de venir vous promener à mes côtés, courir après les papillons, danser avec les fleurs, virevolter dans le vent, au lieu de vous cloîtrer dans votre bureau pour vous replier sur vous-même.
Troublé par tant de maturité de sa part, il se passa la main dans les cheveux.
- Eh bien, voilà un conseil qu’il faudra que je retienne ! Aussi, je compte sur toi. Avertis-moi chaque fois que j’aurai l’air… Il poussa un soupir de fausse résignation. Trop vieux.
Sans répondre, à son tour, elle lui sourit ; et la réponse était dans son sourire.
Tandis qu’assis sur le perron, il contemplait le coucher du soleil, la petite fille vint le rejoindre à pas de loup, s’installant auprès de lui en prenant garde à ne pas le gêner. Elle avait passé tout l’après-midi à faire la chasse aux papillons et doublant l’expérience d’une admirable obstination, elle avait réussi à en attraper une vingtaine, les relâchant chaque fois qu’elle en était lassée. Les capturer ne l’intéressait guère, elle souhaitait seulement se prouver qu’elle en était capable : elle aimait trop la liberté pour faire des prisonniers ; ce qui l’amusait, avant tout, c’était de les poursuivre en imitant leurs ailes, comme si elle n’avait besoin que d’un peu de volonté pour pouvoir les suivre au fin fond du ciel. Philip était d’ailleurs forcé d’admettre que sa bonne humeur et son insouciance faisaient plaisir à voir, rendant à sa colline un zeste de fantaisie, gommant les remords et les doutes qui pesaient au sommet.
Ce soir, pourtant, devant son air embarrassé, il sut qu’un moment redouté - crucial - était sur le point d’arriver : visiblement, elle avait des questions à lui poser.
Soit.
Autant l’accepter et s’estimer heureux qu’elle se soit montrée si patiente ; d’autant que de son côté, il avait été loin de faire preuve de tact, en la matière. Il ne l’avait pas ménagée, aussi était-ce normal qu’elle lui rende la pareille. Par respect envers elle, il devrait s’appliquer à répondre de son mieux, quoi qu’il en coûte. Il le lui devait bien.
Ne sachant pas comment lancer la discussion, elle n’osait pas rompre la quiétude ambiante, son esprit partagé entre la peur d’interroger son bienfaiteur et l’envie grandissante d’en savoir plus sur lui. Il se garda bien de l’aider : il ne pourrait pas éviter l’inévitable, évidemment, mais il n’avait pas non plus l’intention de le précipiter. Il y avait trop de plaies qui ne s’étaient pas refermées, en lui, trop de secrets, de cicatrices, trop de regrets qu’il n’était pas particulièrement disposé à affronter, même par courtoisie… Sauf qu’aujourd’hui, il ne pourrait pas s’y soustraire : au bout d’un quart d’heure, en effet, elle arrêta de froisser les plis de sa jupe et lui saisit la manche.
- Excusez-moi, commença-t-elle, prudente. Je vais peut-être vous paraître impolie, mais…
Quel âge avez-vous ?
…
Quel âge ? !
Cette fois, Philip ne put s’empêcher de sourire. De toutes les impasses où elle pouvait le conduire, il n’avait pas prévu celle-ci : tentant d’anticiper, il en avait dénombré des dizaines, auxquelles il avait cherché des explications aussi cohérentes que possible, cependant le problème de l’âge ne l’avait jamais effleuré.
- Un point pour toi, conclut-il à voix haute. Tu n’aurais même pas dû avoir à me le demander. Pourtant, j’ignore si je peux te le révéler... C’est très personnel, comme question.
Déstabilisée par sa nonchalance, elle se dit qu’il devait la taquiner, loin d’imaginer les savants calculs auxquels il était obligé de se livrer pour elle : depuis qu’il était sur la Lune, faute de motivation, il avait perdu ses repères ; et pour ce qui était du passage des années…
- Voyons, fit-il traîner, avec un sérieux caricatural. Quand j’ai quitté la Terre, j’avais environ… Oui, ça doit être ça, ce qui nous donne, sauf erreur de ma part… Vingt-neuf ans, peut-être trente.
- Trente ans, vraiment ? ! Mais alors, vous êtes vieux ! !
- Comment ça, vieux ? !, plaisanta-t-il. Tu es sûre de ne pas exagérer ? Trente ans, moi, je trouve ça parfait. Ni trop, ni trop peu, tu n’es pas d’accord ?
Avant qu’elle le contredise, il s’empressa de compléter :
- Vieux… On n’est pas vieux avant d’avoir fêté son troisième millénaire, crois-en mon expérience.
Entrant dans son jeu, elle refusa d’en démordre.
- Dommage. Je vous pensais plus jeune.
- Tu n’es pas la première Eléanore à m’en faire la remarque, princesse. Effectivement, je ne fais qu’à peine vingt-cinq ans, l’âge que j’avais en m’installant ici. Depuis, c’est un peu comme si mon corps ne vieillissait plus - ce dont j’aurais tort de me plaindre, de toi à moi -. Cette colline est un endroit hors du temps, un sanctuaire ou quelque chose comme ça… Et puis d’abord, je ne vois pas quelle différence ça fait, si j’ai quelques années de plus.
Elle lui tira la langue.
- Trente ans, trente millénaires, qu’est-ce que ça change ? ! Reconnaissez-le, vous êtes vieux, M.Dawson, et avec les vieux, c’est toujours pareil… Ils sont sinistres et ennuyeux ! ! Ils ne savent pas profiter de la vie !
Hoquet interloqué.
- Parce que j’ai l’air sinistre ?
- Ça vous arrive, parfois. Quand vous passez des heures à scruter les nuages, ou quand vous vous enfermez au salon pour écouter de la musique, ou encore quand vous passez vos demi-journées à travailler sans vous autoriser de pause, oui, vous êtes vieux.
- Et d’après toi, qu’est-ce que je devrais faire pour rajeunir ?
- Vous ne devinez pas ? C’est enfantin, pourtant. Il vous suffirait de venir vous promener à mes côtés, courir après les papillons, danser avec les fleurs, virevolter dans le vent, au lieu de vous cloîtrer dans votre bureau pour vous replier sur vous-même.
Troublé par tant de maturité de sa part, il se passa la main dans les cheveux.
- Eh bien, voilà un conseil qu’il faudra que je retienne ! Aussi, je compte sur toi. Avertis-moi chaque fois que j’aurai l’air… Il poussa un soupir de fausse résignation. Trop vieux.
Sans répondre, à son tour, elle lui sourit ; et la réponse était dans son sourire.
dimanche 1 mars 2009
Mouvement 02 - les Sept Couleurs de l'Aube - Segment 7
Flattée, elle s’éloigna en tournant sur elle-même, fredonnant un air de son invention, l’amenant à s’interroger. Pourquoi paraissait-elle plus sereine, tout à coup ? Pensait-elle sincèrement se faire mieux accepter grâce à cette ressemblance ? Redoutait-elle qu’il ne la juge trop jeune, trop immature pour rester près de lui, et qu’il la renvoie un matin, sans ménagement, l’obligeant à reprendre le cours de ses errances ? ! Maintenant qu’elle avait trouvé un peu du havre qu’elle cherchait - un semblant de foyer, quelqu’un pour l’écouter, pour partager ses jeux -, elle craignait de le perdre, c’était humain. Son éventuelle ressemblance avec une femme qui comptait tant pour lui ne pouvait que la rassurer.
- C’est un bel arbre, n’est-ce pas ?, remarqua-t-il, comme elle sautillait sous le faîte du chêne, sans réaliser qu’il faisait écho à ce qu’elle avait dit, quelques minutes plus tôt.
- Il a un nom ? !, chantonna-t-elle, comme si de rien n’était.
La question parut le mettre mal à l’aise.
- Sûrement. Un arbre si magnifique a forcément un nom, dans le langage des arbres, seulement j’ignore lequel. En remplacement, je lui en ai donné un autre en le plantant ici, il y a longtemps. J’espère juste qu’il lui plaît.
- Vous n’avez pas de souci à vous faire. S’il ne lui plaisait pas, son tronc n’aurait pas l’air aussi épanoui. Voyez comme il rayonne, comme son bois respire la santé ! Franchement, à le voir resplendir ainsi, je suis curieuse de savoir comment vous l’avez appelé !
- Yggdrasill.
- Vraiment ? ! Elle pouffa. C’est un drôle de nom, pour un chêne.
- Un drôle de nom ? Et pourquoi ça ?
- Eh bien, c’est évident ! ! Yggdrasill, dans les histoires, c’est un frêne, pas un chêne. Un frêne est une oléacée, et le chêne une amentacée. Difficile de confondre !
Pris de court, il ne broncha pas : il n’était pas certain d’avoir réellement entendu ce qu’elle venait de rétorquer et sans doute était-ce préférable, d’ailleurs, car où aurait-elle appris toutes ces choses ? Des choses si précises, de surcroît ?
Avant tout, comment pouvait-elle connaitre l’Edda ?
Nerveux, il s’agita.
- Dis-moi, Eléanore... Je ne voudrais pas te brusquer, mais... D’où est-ce que tu viens ?
Il n’avait pas fini sa phrase que la gaieté de sa jeune protégée s’était évanouie, emportant avec elle leur début de complicité. Je n’en sais rien, je vous assure, devait-elle s’affliger intérieurement, je n’en ai pas la moindre idée. Aussi reprit-il plus explicitement :
- Ce que je me demande, c’est si tu es d’ici. A savoir : de la Lune.
Moue d’incompréhension.
.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis humaine, je suis née sur la Terre ! Pourquoi parlez-vous de la Lune ? Personne ne peut survivre, là-haut ! C’est un désert de roches dépourvu d’atmosphère ! !
Livide, il recula, conscient de ce que la réalité aurait de bouleversant pour elle, essayant de la dédramatiser autant qu’il le pouvait. Sans grand succès.
- Ça va sûrement te faire un choc, mais il faut que tu saches… Tu n’es plus sur la Terre. La Terre, c’est cette planète, à l’horizon. Nous, nous sommes sur la Lune.
- Mais, protesta-t-elle, éperdue. C’est impossible ! ! Je ne…
Il la coupa dans son élan.
- Quand es-tu arrivée ? Hier ? Le jour d’avant ? ! Fais un effort, c’est essentiel. Tu t’es réveillée sur la Lune avec des souvenirs de la Terre, ou bien tu as…
- Non, non ! ! Je suis certaine de m’être réveillée sur la Terre ! L’air était plus froid qu’aujourd’hui et la planète, dans le ciel, plus petite. J’ai marché, marché, marché sans relâche, c’est tout ce dont je me rappelle. Lorsque je suis sortie de la forêt, je me suis engagé sur un antique chemin à moitié effacé qui a traversé de vastes étendues de plaines avant de se modifier brutalement, de doubler de taille en largeur, tout en paraissant plus droit, mieux tracé. Derrière moi, le décor n’était plus tout à fait le même et la Lune, au zénith, était plus imposante, mais ça ne m’a pas inquiété… Vous prétendez qu’il s’agit de la Terre ? ! !
Aussi stupéfait qu’elle, il réfléchit longuement au problème et à ses implications. Ainsi, elle se serait trouvée sur Terre et instantanément, sans le vouloir, aurait franchi le vide spatial ? ! Impensable ! ! Il n’y avait plus d’Arches en activité nulle part, il y avait veillé. D’un autre côté, elle n’avait pas pu naître ici, alors… Comment est-ce qu’elle aurait…
- Nous sommes véritablement sur la Lune ?, reprit la fillette, dans un chuchotement.
Il acquiesça, tandis qu’elle ajoutait :
- La Lune… Comment suis-je arrivée ici ?
- C’est ce que j’aimerais découvrir.
A ces mots, l’effroi tordit l’estomac de sa jeune interlocutrice.
- Mes parents ! !, se lamenta-t-elle, terrorisée. Ils sont sur Terre ! !
Constat qu’elle ponctua d’un regard implorant.
- Si je n’y retourne pas, je ne pourrais jamais les retrouver ! Jamais ! Je dois absolument…
D’un geste, il l’arrêta. A son tour, il avait peur de la perdre, maintenant que les rôles s’inversaient. Bon gré, mal gré, il s’était attaché à elle, il l’avait laissée entrer dans son univers, il l’avait acceptée, dès cette première soirée où il s’était assis à son chevet, dès qu’il l’avait entr’aperçue au seuil de sa maison, peut-être bien avant ça : il ne pourrait plus supporter de devoir renoncer à elle, de se l’imaginer errant, sans protection, sur une planète hostile, pendant qu’il n’aurait aucun moyen de l’aider. « Mangeait-elle toujours à sa faim ? Gardait-elle le moral ? Etait-elle toujours saine et sauve ou gisait-elle sans vie, petit corps disloqué au fond d’un précipice, déchiré par les griffes d’un animal sauvage ? » Il aurait beau s’appliquer à prendre du recul, faire abstraction de ce qu’il éprouvait, jamais il ne pourrait s’habituer à ces incertitudes. Il s’était accoutumé à la solitude, pas à l’angoisse. Une fois de plus, sa seule échappatoire serait de lui mentir, ce qu’il se hâta de mettre en pratique avec le talent qui le caractérisait.
- Je suis navré, répliqua-t-il, devançant sa requête. Nous ne pouvons pas retourner là-bas.
Instinctivement, il se raidit, à l’affût des larmes à venir. Non !, l’implora-t-il en silence, je t’en prie, ne pleure pas ! Si tu pleures, je ne saurais pas… Mais il se débattait en vain : Eléanore ne pouvait pas lutter. Des gemmes humides sur le rose de ses joues, ses poings qui se serraient très fort, sa poitrine tressautant en rythme… Cachée dans des ombres de feuillage, une petite fille d’à peine douze ans sanglotait dignement, et bien qu’il ait plus du double de son âge, Philip se retrouvait totalement démuni : il la voyait pleurer, il avait mal pour elle, seulement il restait là, paralysé, comme il l’avait été la veille. Au fond de lui, deux voix distinctes s’affrontaient sans pitié.
- Je ne peux quand même pas la laisser pleurer sans rien faire !, bredouillait la première, sans assurance. Je dois chercher des paroles apaisantes, lui prêter mon épaule, partager son chagrin…
Malheureusement, plus ferme, la seconde voix couvrait ce qui n’était jamais qu’un gémissement.
- Reste où tu es !, hurlait-elle avec véhémence. C’est un piège ! Il ne faut pas que tu t’impliques ! A aucun prix ! Sinon, tu crées un lien entre vous deux, dont tu deviendras dépendant, que tu le veuilles ou non. Ensuite, tu te trouveras à sa merci, forcé de te plier à ses moindres caprices, d’être attentif au moindre de ses enfantillages. Elle te tiendra dans le creux de sa main et n’aura qu’à la refermer pour te briser comme une coquille de noix ! ! Tu te rappelles, la femme qui portait le même nom ? Tu te rappelles, la peine, quand elle a disparu ? Tu te rappelles le manque ? Les Humains sont ainsi : ils exploitent la gentillesse et la bienveillance d’autrui comme si c’était un dû : dès qu’ils le peuvent, ils usent de leurs faiblesses afin d’étendre leur influence. Est-ce cela que tu souhaites ? La dépendance ? !
La dépendance…
Un bref instant, il vit réapparaître les traits de sa défunte épouse.
De quoi ai-je tellement peur ! ?, tenta-t-il de se raisonner. Je ne peux pas perdre cette enfant, elle est déjà liée à moi. Dans ces conditions, pourquoi est-ce que je ne parviens pas à m’avancer vers elle ? Elle pleure, et je ne peux rien faire. Je la regarde, et je ne fais rien. C’est vraiment pathétique.
Honteux, il tâcha de se ressaisir car il se haïssait - haïssait sa faiblesse, sa réserve et ses craintes, haïssait sa lâcheté, son impuissance -, attendant, attendant, attendant encore que les pleurs perdent en force ; puis qu’ils cessent complètement. Alors, enfin, il put articuler ce qui était pour lui une phrase de compassion :
- Je suis sincèrement désolé.
- Il ne faut pas, l’excusa-t-elle, s’essuyant les joues à l’aide de sa manche. Je me suis laissé aller et je ne l’aurais pas dû. C’est juste que, sur le coup, je n’ai pu penser qu’à l’absence d’espoir. Je ne les reverrai pas, je le sais. Si ça se trouve, ils sont morts depuis des années, à moins qu’ils ne soient que le produit de mon imagination, comment être sûre ? Et si tous mes souvenirs n’étaient que des chimères, des histoires à dormir debout dont je me berce pour éviter de voir la vérité en face ? Je n’ai jamais réellement espéré, seulement… Même en m’efforçant d’être lucide, c’est toujours aussi douloureux.
- Ne renonce pas, Eléanore. Après tout, nous nous sommes bien rencontrés, non ?
- Justement. Imperceptiblement, ses pommettes se teintèrent de rouge et son timbre, de candeur. Pendant quelques secondes, j’ai oublié quelle chance j’avais de vous connaitre : une chance rare, inouïe, et je la gâche en jouant les enfants gâtées. Je veux rester ici. Or, si je dois rester, je ne dois plus pleurer comme ça. Jamais.
La fermeté du point marquait autant sa détermination que sa volonté de lui plaire, ce qui ne l’en impressionnait que plus. Elle était tellement courageuse, tellement… Forte. En comparaison, lui-même n’était qu’un idiot.
- Au contraire, la corrigea-t-il. Pleure si tu le désires, si tu en as besoin… Pleure à chaque fois que tu as du chagrin sinon, un beau jour, tu oublieras comment faire et il te faudra garder cette souffrance en toi, comme un immense poids sur ton cœur. Tant que tu sais pleurer, tu restes humaine, ne l’oublie pas.
Elle opina.
- Humaine, marmonna-t-elle distraitement, comme si le terme la surprenait.
Elle le goûta un peu, le fit rouler sous son palais, le temps d’apprécier sa sonorité ; puis elle passa à autre chose.
- Yggdrasill ? C’est un joli nom. Presque un symbole, en fait. Est-ce pour cela que vous l’avez choisi ? !
- Non, rétorqua-t-il, mentant à nouveau. C’est le fruit du hasard. Un nom parfait pour l’arbre qu’il était censé devenir.
Du plat de la paume, il flatta le tronc rude, massif et observa discrètement sa jeune invitée. Loin de ses vaines intrigues, celle-ci s’extasiait devant les rais miroitants que filtraient les branchages, s’élançant brusquement pour s’y baigner, tendant les bras, prête à prendre son envol.
Un Ange, s’émerveilla-t-il, rectifiant bientôt :
Non.
Un Génie. Une Fée.
Une Dryade.
- C’est un bel arbre, n’est-ce pas ?, remarqua-t-il, comme elle sautillait sous le faîte du chêne, sans réaliser qu’il faisait écho à ce qu’elle avait dit, quelques minutes plus tôt.
- Il a un nom ? !, chantonna-t-elle, comme si de rien n’était.
La question parut le mettre mal à l’aise.
- Sûrement. Un arbre si magnifique a forcément un nom, dans le langage des arbres, seulement j’ignore lequel. En remplacement, je lui en ai donné un autre en le plantant ici, il y a longtemps. J’espère juste qu’il lui plaît.
- Vous n’avez pas de souci à vous faire. S’il ne lui plaisait pas, son tronc n’aurait pas l’air aussi épanoui. Voyez comme il rayonne, comme son bois respire la santé ! Franchement, à le voir resplendir ainsi, je suis curieuse de savoir comment vous l’avez appelé !
- Yggdrasill.
- Vraiment ? ! Elle pouffa. C’est un drôle de nom, pour un chêne.
- Un drôle de nom ? Et pourquoi ça ?
- Eh bien, c’est évident ! ! Yggdrasill, dans les histoires, c’est un frêne, pas un chêne. Un frêne est une oléacée, et le chêne une amentacée. Difficile de confondre !
Pris de court, il ne broncha pas : il n’était pas certain d’avoir réellement entendu ce qu’elle venait de rétorquer et sans doute était-ce préférable, d’ailleurs, car où aurait-elle appris toutes ces choses ? Des choses si précises, de surcroît ?
Avant tout, comment pouvait-elle connaitre l’Edda ?
Nerveux, il s’agita.
- Dis-moi, Eléanore... Je ne voudrais pas te brusquer, mais... D’où est-ce que tu viens ?
Il n’avait pas fini sa phrase que la gaieté de sa jeune protégée s’était évanouie, emportant avec elle leur début de complicité. Je n’en sais rien, je vous assure, devait-elle s’affliger intérieurement, je n’en ai pas la moindre idée. Aussi reprit-il plus explicitement :
- Ce que je me demande, c’est si tu es d’ici. A savoir : de la Lune.
Moue d’incompréhension.
.
- Qu’est-ce que vous racontez ? Je suis humaine, je suis née sur la Terre ! Pourquoi parlez-vous de la Lune ? Personne ne peut survivre, là-haut ! C’est un désert de roches dépourvu d’atmosphère ! !
Livide, il recula, conscient de ce que la réalité aurait de bouleversant pour elle, essayant de la dédramatiser autant qu’il le pouvait. Sans grand succès.
- Ça va sûrement te faire un choc, mais il faut que tu saches… Tu n’es plus sur la Terre. La Terre, c’est cette planète, à l’horizon. Nous, nous sommes sur la Lune.
- Mais, protesta-t-elle, éperdue. C’est impossible ! ! Je ne…
Il la coupa dans son élan.
- Quand es-tu arrivée ? Hier ? Le jour d’avant ? ! Fais un effort, c’est essentiel. Tu t’es réveillée sur la Lune avec des souvenirs de la Terre, ou bien tu as…
- Non, non ! ! Je suis certaine de m’être réveillée sur la Terre ! L’air était plus froid qu’aujourd’hui et la planète, dans le ciel, plus petite. J’ai marché, marché, marché sans relâche, c’est tout ce dont je me rappelle. Lorsque je suis sortie de la forêt, je me suis engagé sur un antique chemin à moitié effacé qui a traversé de vastes étendues de plaines avant de se modifier brutalement, de doubler de taille en largeur, tout en paraissant plus droit, mieux tracé. Derrière moi, le décor n’était plus tout à fait le même et la Lune, au zénith, était plus imposante, mais ça ne m’a pas inquiété… Vous prétendez qu’il s’agit de la Terre ? ! !
Aussi stupéfait qu’elle, il réfléchit longuement au problème et à ses implications. Ainsi, elle se serait trouvée sur Terre et instantanément, sans le vouloir, aurait franchi le vide spatial ? ! Impensable ! ! Il n’y avait plus d’Arches en activité nulle part, il y avait veillé. D’un autre côté, elle n’avait pas pu naître ici, alors… Comment est-ce qu’elle aurait…
- Nous sommes véritablement sur la Lune ?, reprit la fillette, dans un chuchotement.
Il acquiesça, tandis qu’elle ajoutait :
- La Lune… Comment suis-je arrivée ici ?
- C’est ce que j’aimerais découvrir.
A ces mots, l’effroi tordit l’estomac de sa jeune interlocutrice.
- Mes parents ! !, se lamenta-t-elle, terrorisée. Ils sont sur Terre ! !
Constat qu’elle ponctua d’un regard implorant.
- Si je n’y retourne pas, je ne pourrais jamais les retrouver ! Jamais ! Je dois absolument…
D’un geste, il l’arrêta. A son tour, il avait peur de la perdre, maintenant que les rôles s’inversaient. Bon gré, mal gré, il s’était attaché à elle, il l’avait laissée entrer dans son univers, il l’avait acceptée, dès cette première soirée où il s’était assis à son chevet, dès qu’il l’avait entr’aperçue au seuil de sa maison, peut-être bien avant ça : il ne pourrait plus supporter de devoir renoncer à elle, de se l’imaginer errant, sans protection, sur une planète hostile, pendant qu’il n’aurait aucun moyen de l’aider. « Mangeait-elle toujours à sa faim ? Gardait-elle le moral ? Etait-elle toujours saine et sauve ou gisait-elle sans vie, petit corps disloqué au fond d’un précipice, déchiré par les griffes d’un animal sauvage ? » Il aurait beau s’appliquer à prendre du recul, faire abstraction de ce qu’il éprouvait, jamais il ne pourrait s’habituer à ces incertitudes. Il s’était accoutumé à la solitude, pas à l’angoisse. Une fois de plus, sa seule échappatoire serait de lui mentir, ce qu’il se hâta de mettre en pratique avec le talent qui le caractérisait.
- Je suis navré, répliqua-t-il, devançant sa requête. Nous ne pouvons pas retourner là-bas.
Instinctivement, il se raidit, à l’affût des larmes à venir. Non !, l’implora-t-il en silence, je t’en prie, ne pleure pas ! Si tu pleures, je ne saurais pas… Mais il se débattait en vain : Eléanore ne pouvait pas lutter. Des gemmes humides sur le rose de ses joues, ses poings qui se serraient très fort, sa poitrine tressautant en rythme… Cachée dans des ombres de feuillage, une petite fille d’à peine douze ans sanglotait dignement, et bien qu’il ait plus du double de son âge, Philip se retrouvait totalement démuni : il la voyait pleurer, il avait mal pour elle, seulement il restait là, paralysé, comme il l’avait été la veille. Au fond de lui, deux voix distinctes s’affrontaient sans pitié.
- Je ne peux quand même pas la laisser pleurer sans rien faire !, bredouillait la première, sans assurance. Je dois chercher des paroles apaisantes, lui prêter mon épaule, partager son chagrin…
Malheureusement, plus ferme, la seconde voix couvrait ce qui n’était jamais qu’un gémissement.
- Reste où tu es !, hurlait-elle avec véhémence. C’est un piège ! Il ne faut pas que tu t’impliques ! A aucun prix ! Sinon, tu crées un lien entre vous deux, dont tu deviendras dépendant, que tu le veuilles ou non. Ensuite, tu te trouveras à sa merci, forcé de te plier à ses moindres caprices, d’être attentif au moindre de ses enfantillages. Elle te tiendra dans le creux de sa main et n’aura qu’à la refermer pour te briser comme une coquille de noix ! ! Tu te rappelles, la femme qui portait le même nom ? Tu te rappelles, la peine, quand elle a disparu ? Tu te rappelles le manque ? Les Humains sont ainsi : ils exploitent la gentillesse et la bienveillance d’autrui comme si c’était un dû : dès qu’ils le peuvent, ils usent de leurs faiblesses afin d’étendre leur influence. Est-ce cela que tu souhaites ? La dépendance ? !
La dépendance…
Un bref instant, il vit réapparaître les traits de sa défunte épouse.
De quoi ai-je tellement peur ! ?, tenta-t-il de se raisonner. Je ne peux pas perdre cette enfant, elle est déjà liée à moi. Dans ces conditions, pourquoi est-ce que je ne parviens pas à m’avancer vers elle ? Elle pleure, et je ne peux rien faire. Je la regarde, et je ne fais rien. C’est vraiment pathétique.
Honteux, il tâcha de se ressaisir car il se haïssait - haïssait sa faiblesse, sa réserve et ses craintes, haïssait sa lâcheté, son impuissance -, attendant, attendant, attendant encore que les pleurs perdent en force ; puis qu’ils cessent complètement. Alors, enfin, il put articuler ce qui était pour lui une phrase de compassion :
- Je suis sincèrement désolé.
- Il ne faut pas, l’excusa-t-elle, s’essuyant les joues à l’aide de sa manche. Je me suis laissé aller et je ne l’aurais pas dû. C’est juste que, sur le coup, je n’ai pu penser qu’à l’absence d’espoir. Je ne les reverrai pas, je le sais. Si ça se trouve, ils sont morts depuis des années, à moins qu’ils ne soient que le produit de mon imagination, comment être sûre ? Et si tous mes souvenirs n’étaient que des chimères, des histoires à dormir debout dont je me berce pour éviter de voir la vérité en face ? Je n’ai jamais réellement espéré, seulement… Même en m’efforçant d’être lucide, c’est toujours aussi douloureux.
- Ne renonce pas, Eléanore. Après tout, nous nous sommes bien rencontrés, non ?
- Justement. Imperceptiblement, ses pommettes se teintèrent de rouge et son timbre, de candeur. Pendant quelques secondes, j’ai oublié quelle chance j’avais de vous connaitre : une chance rare, inouïe, et je la gâche en jouant les enfants gâtées. Je veux rester ici. Or, si je dois rester, je ne dois plus pleurer comme ça. Jamais.
La fermeté du point marquait autant sa détermination que sa volonté de lui plaire, ce qui ne l’en impressionnait que plus. Elle était tellement courageuse, tellement… Forte. En comparaison, lui-même n’était qu’un idiot.
- Au contraire, la corrigea-t-il. Pleure si tu le désires, si tu en as besoin… Pleure à chaque fois que tu as du chagrin sinon, un beau jour, tu oublieras comment faire et il te faudra garder cette souffrance en toi, comme un immense poids sur ton cœur. Tant que tu sais pleurer, tu restes humaine, ne l’oublie pas.
Elle opina.
- Humaine, marmonna-t-elle distraitement, comme si le terme la surprenait.
Elle le goûta un peu, le fit rouler sous son palais, le temps d’apprécier sa sonorité ; puis elle passa à autre chose.
- Yggdrasill ? C’est un joli nom. Presque un symbole, en fait. Est-ce pour cela que vous l’avez choisi ? !
- Non, rétorqua-t-il, mentant à nouveau. C’est le fruit du hasard. Un nom parfait pour l’arbre qu’il était censé devenir.
Du plat de la paume, il flatta le tronc rude, massif et observa discrètement sa jeune invitée. Loin de ses vaines intrigues, celle-ci s’extasiait devant les rais miroitants que filtraient les branchages, s’élançant brusquement pour s’y baigner, tendant les bras, prête à prendre son envol.
Un Ange, s’émerveilla-t-il, rectifiant bientôt :
Non.
Un Génie. Une Fée.
Une Dryade.
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