dimanche 20 juillet 2008

Mouvement 00 - De la Terre à la Lune - Segment 1

Le néant.
Le froid, l’obscurité.
Les ténèbres sans fin.

Le silence.


Tout commence ainsi.


Pas un souffle. Pas un battement de cœur.

Une douleur diffuse. L’engourdissement, l’oubli.

La conscience, à peine.

Flotter, lâchement, bercé par le mouvement d’ombres informes, indistinctes, entre le sombre et la lumière. L’épuisement. L’abandon. Tout est si pâle, si triste. La pureté livide de la brume, le matin, au-dessus des rivières ; le blanc du linceul, sur la peau d’une morte.

Où suis-je ?

De tous côtés, de hautes tours émergent du brouillard, dressées avec orgueil pour régner sur cette illusion de monde, s’élever tels d’immenses pierres tombales, d’insensibles bannières.

Des murs infranchissables…


Que je franchis pourtant.


Un peu inquiet, je me suis approché et j’ai posé mes doigts sur leurs surfaces luisantes. Les noms, les murmures, les visages, je ne reconnais rien. Dans ce royaume désert, je ne fais que rêver mon existence.

Qui suis-je ?

Je n’arrive pas… Malgré tous mes efforts, je n’arrive pas à me rappeler.

Suis-je mort ?

Non, je le sais, j’en ai la certitude. Je rêve, simplement. Je rêve, je vais me réveiller. On se réveille toujours.


C’est obligé.

Il y a quelqu’un debout, à quelques mètres de moi ; quelqu’un qui me fait face... Quelqu’un vient d’apparaître sur les colonnes d’acier. Un fantôme. Un mirage, guère plus tangible que le monde alentour. Une silhouette fragile, délicate, que captent les miroirs pour en garder jalousement l’image et peupler de reflets cet univers gelé.

Qui est-ce ?

Peut-être… Tout est si flou. Peut-être une petite fille. A cause de la distance, je ne distingue pas bien ses traits, cependant il y a quelque chose. Quelque chose qui m’est familier. Un sentiment, une intuition. Je le devine : elle ressemble à Eléanore.



Seulement…

Qui est Eléanore ?

J’ai beau me concentrer, chercher, chercher encore, je n’arrive pas à rassembler assez de souvenirs, pas assez de moi-même. Je voudrais tant… Je voudrais tant pouvoir. C’est tellement difficile. Devoir se battre, se démener, ne plus savoir. Ne plus rien sentir d’autre, au fond de soi, que le vide ou l’absence. Sentir la perte, tout en ignorant ce qu’on a perdu, ce qui comptait tant à nos yeux… Déliquescence de la psyché. Fragmentation de l’être.

Innommable supplice.

Elle, elle m’a reconnu car elle me sourit, à présent, avec candeur et innocence, chaleur et compassion, de ce sourire charmeur qu’elle avait autrefois quand elle était en vie. Ensuite, gracieuse, elle tend sa main vers moi : l’éclat de son regard grandit, heurte les piliers, les envahit, dévore les stèles environnantes. Dès lors, il n’y a plus qu’elle, et moi, et son regard, d’une clarté fascinante, d’un éclat passionné : un regard pour lequel j’aurais pu mourir un millier de fois, et de mille façons différentes, et qui m’attire irrésistiblement, et qui m’invite à retourner près d’elle pour qu’enfin, à jamais, nous soyons réunis.

Eléanore.

Je voudrais m’avancer, vraiment, hélas c’est impossible, ça l’a toujours été.

Voyant que j’hésite, elle secoue la tête et le blond clair de ses cheveux s’attarde sur ses pommettes en étincelles dorées.

- Viens, semble-t-elle supplier, ouvrant ses bras avec une douceur calculée. Viens, mon amour.

Il y a de l’impatience, du désespoir dans sa prière.

Je le voudrais, Eléanore, je le voudrais, qui que tu sois et qui que je puisse être. S’il y a une chose qu’au fond de moi, je n’ai pas oubliée, c’est que je n’ai jamais rien voulu d’autre. Que tu me manques au-delà des mots, au-delà des pleurs, de la peine qui me ronge… Plus que cette vie ne me manquerait si elle m’était reprise.

Te rejoindre ?

Bien sûr, oui, je le voudrais. De tout mon cœur, de toute mon âme, malgré l’abîme qui nous sépare. Bien que je ne sache pas qui tu es,

C’est mon vœu le plus cher.

- Tu le peux, dessine le rose de ses lèvres. Tu peux le faire. Tu n’as que trop tardé. Rejoins-moi, à présent.

Et son regard… Le bleu de ciel de son regard, il implore en silence :

- J’ai suffisamment attendu, Philip.


J’ai suffisamment attendu.

Comment ne pas comprendre ? Comment rester de marbre, alors qu’elle m’appelle par mon nom, de cette voix si troublante au son de laquelle j’ai vécu pendant tellement d’années ? J’aurais voulu courir vers elle, la serrer contre moi, l’accompagner où qu’elle aille, où qu’elle désire m’entrainer, cependant je ne le peux pas. Je suis sincèrement désolé. Tu es morte, Eléanore. Il n’y aura pas de place pour moi à tes côtés, il n’y en aura jamais. Je ne veux pas te retrouver si c’est dans le sépulcre. Je suis vivant, tu m’entends ? !

C’est vrai ! !



Je rêve encore, je suis vivant ! !


- Tu mens, Philip. Toi aussi, tu es mort, ne réalises-tu pas ? Il n’y a plus rien pour nous, ici. Il n’y jamais rien eu pour nous.


Fuyant cette vérité, les échos de cette vérité, je me détourne et, tandis que je me détourne, son sourire disparaît, ses sourcils se chargent de reproches : tellement déçus, tellement tristes, tellement affligés... Les larmes trempent ses yeux d’une accusation muette et avec ces larmes, mes blessures se remettent à saigner. Je sais - elle sait - que je ne viendrai pas. Quelques paillettes, un miroitement : sans hâte, la voilà qui s’éloigne, qui se fond dans la brume en gouttelettes arc-en-ciel, emportant avec elle ce qui me fait défaut.

Un mot, rien qu’un.

Une occasion unique vient de s’évanouir. Le Pardon que j’attends, je n’ai pas su le demander. Dorénavant, je serai seul, avec la peine et les remords. Pour les années passées, pour les années qui viennent, je devrai vivre avec, comme je n’ai que bien trop vécu : vivre du regret, de l’amertume pendant des siècles, des millénaires, peut-être même au-delà...

12 commentaires:

Corto a dit…

Eh ben malinou ! Tu me l'avais caché celui-là ! Ou bien alors j'ai oublié que tu m'en as parlé ? Si c'est ça ne me le dis surtout pas. Je préfère rester sur l'idée que tout est de ta faute, et surement toi aussi. Question d'habitude et de prédispositions, d'un côté comme de l'autre.

Beau texte en tout cas !

L. a dit…

Caché ou oublié ? ni l'un ni l'autre, mon bon Corto ! Improvisé au pied levé, dans un vaste et désormais traditionnel élan de désoeuvrement.

J'ai été presque aussi surpris que toi de découvrir ce nouveau blog ce matin.

Pour le "beau texte", j'imagine que tu as pensé très fort que c'était principalement grâce à tes conseils en terme de réécriture ?

L. a dit…

Making-of : il s'agit ici d'un prologue en deux parties bien distinctes. la première consiste en un cauchemar raconté à la première personne, au sein duquel sont déjà mêlées toutes les pièces passées, présentes et à venir du futur puzzle en maturation. Il s'agissait d'aborder les choses de manière non-linéaire, de faire naître des images plutôt que d'attirer l'attention sur les mots, de baser l'écriture non sur la description du cauchemar proprement dit mais sur celle du ressenti propre à celui-ci : désorientation, perplexité, angoisse...

Certains lecteurs ont trouvé qu'entamer la lecture par quelque chose d'aussi complexe était assez rébarbatif. D'autres ont vraiment beaucoup aimé. Et vous ? dans quel camp serez-vous ?

Corto a dit…

Grâce à mes conseils ? Oh que non ! Je ne prétendrai jamais une telle chose !

Corto a dit…

Pas tant que ton bouquin ne sera pas publié en tout cas !

Corto a dit…

Petite suggestion qui pourrait m'apporter ma dose quotidienne de satisfaction en ce bas monde : pourquoi ne pas mettre un compteur de passages ? Qui ne compterait pas les tiens, ni les miens, bien entendu...

Attention ! Je dis ça sans arrière-pensée ! A quoi ça servirait que je dissimule quoi que ce soit ?

L. a dit…

Je sens comme un trouble dans la force...

L. a dit…

Ce genre de compteurs n'existent hélas pas : on l'a bien vu, sur Mad Genius. On y est déjà allé plus de 1500 fois chacun, mine de rien.

(Il faut croire)

Corto a dit…

A mon avis, tu y es même allé encore plus que moi !! On doit être à un truc du genre 2000 visites pour toi et 1000 pour moi...

Mademoiselle P a dit…

RAAAA jsuis vachement à la bourre dans mes lectures, j'arrive sur l'autre blog, pour avoir la fin de l'histoire et là je me rends compte qu'il a un blog d'avance sur moi.. et merde! faut que j'accélèèère!!!

et sinon ça va comment cher L.?

PS: ce message sans intérêt à première vue signifie malgré tout: désolée d'être en retard...

Mademoiselle P a dit…

Hihihi! Pour l'instant je n'ai lu que "l'histoire" dans ta colonne de droite.. et je n'ai pu m'empecher de penser,à notre cher pratchett!
Une fois encore je me suis mise l'eau à la bouche alors qu'avant de te lire toi, il y a Proust, Musset, Balzac, Stendhal, Neruda, Zola, Hugo, Gide, Giono, Maupassant, Yourcenar, Ronsard, Eluard, Appolinaire, ionesco, etj'en passe. Mais je ne puis malheureusement fixer moi-même mes propres priorités...

L. a dit…

Salut Mademoiselle P !

Bien content d'avoir des nouvelles !

Je vois que tu as un plannhing de lecture chargé mais rassure-toi, à la vitesse où je poste, tu as le temps de lire quatre ou cinq auteurs entre chaque segment !

Pour ma part, en grand professionnel que je suis, je ne peux que t'encourager à t'intéresser à ces quelques modestes concurrents que tu cites, car ils méritent d'être découvert et qui sait, s'ils sont assidus, ils trouveront peut-être une forme de postérité, à l'avenir ? ! : )

Bon retour, en tout cas !

Oh, et ne t'attends pas à du Pratchett, on en est loiiiiiin (je laisse à Corto le soin d'extrapoler à sa guise à partir de cette dernière remarque). J'adore Pratchett mais là, en l'occurence, je pars à l'opposé : quelque chose d'assez sombre, mais sur-saturé de lumière aussi.

J'attends tes avis éclairés avec impatience (ayant déjà eu ceux de Corto depuis longtemps, ceci impliquant l'utilisation potentielle d'un barbecue et de vieux clous rouillés).