dimanche 27 juillet 2008

Mouvement 00 - De la Terre à la Lune - Segment 2

La brise se lève, je la sens sur ma peau ; elle fredonne un moment un air que je ne retiens pas, puis le temps fatigué paraît se figer dans sa course. Au ralenti, les colonnes de cristal se fissurent et se brisent, s’écrasent au sol dans un bruit de tonnerre, scintillent un bref instant avant de s’effacer. Le brouillard, la lumière refluent vers les ténèbres, et tout s’anéantit. Il n’y a plus rien. Ni temps, ni brise, ni sol. Ne reste que moi, et je ne sais…

Qui suis-je ?

Je suis


Chut.

Il y a des voix. Des voix qui grondent, marmonnent, bourdonnent avec fureur. Des bribes de phrases qui s’emmêlent, s’entrechoquent, forment le canevas de ce qui est censé faire office de décor. Au firmament : ni astres, ni lune, ni traînée de comètes. Pas une seule torche, pour me guider dans cette nuit sans limites. Pas un soupçon d’espoir, et néanmoins, j’ai franchi la frontière. Ce n’est plus qu’un songe, désormais : un songe fait de tumulte, de hurlements, d’injures, de soupirs infamants qui essaient de m’atteindre pour m’emmener, avec eux, loin d’ici, loin de mon propre corps.


Où ça ? Vers quel rivage ? Quels territoires funestes ?

Je résiste. Or, plus je résiste, plus l’étau se resserre, plus les voix m’engloutissent. Je ne veux pas, non. Je ne veux pas céder. Je ne veux pas entendre…


- Comment rétablir l’équilibre ? Comment revenir en arrière ? Cette fois, nous sommes allés trop loin. Cette voie est notre voie. Il nous faudra la suivre jusqu'à son achèvement.

- Quel prix devra-t-on payer cette folie ?

- Je ne veux pas mourir, mon Dieu, je ne veux pas mourir.

- Mourir, c’est comme… Glisser dans le courant, entre deux eaux, deux univers. Doucement, s’abandonner à un nouvel ailleurs. Libéré des angoisses, du chagrin, de la solitude, enfin, trouver cette paix que nous avons cherchée des décennies durant. Le calme. La plénitude. Dormir, sachant que le sommeil ne sera troublé d’aucun rêve. Mourir, c’est retourner d’où nous venons. Pourquoi faudrait-il avoir peur ?

- Dis, maman, est-ce que c’est Dieu qui a voulu la guerre ?

- Qui a voulu la guerre ?

- Qui a voulu CETTE guerre ? Et les autres avant elle ? Il semble que l’épitaphe était écrite depuis le commencement. Ils disent : « la guerre est nécessaire », mais qu’en savent-ils, au juste ? Et que savent-ils des conséquences ? Que savent-ils de la mort, de la douleur ? Pour eux, tout se déroule derrière des murs d’indifférence que rien ne saurait ébranler et la souffrance - lointaine - n’est qu’un mal nécessaire.

- S’il vous plait… Nous ne voulons pas mourir.

- Mais qu’est-ce que vous croyez ? ! Personne ne veut mourir ! La mort, pourtant, est un principe inévitable : c’est le lot de chacun.

- PAS AINSI !! Nous ne désirons pas mourir ainsi ! !

- Ils disent qu’à l’heure qu’il est, plusieurs vagues de missiles convergent au nord-est de la capitale. Ils disent aussi qu’il n’y a pas à s’en inquiéter, qu'elles devraient être interceptées avant de nous atteindre.

- Je crois que nous allons mourir...

- Nous n’allons pas mourir.

- Maman, c’est quoi, cette lumière qui brille, tout là-haut ?

- C’est un Ange, mon chéri. Allons, va dans ta chambre. Tu ne dois pas le regarder en face, c’est interdit. Si tu le fixes, il t’emportera sur ses ailes d’argent, de l’autre côté du Ciel.

- Le Seigneur…

- Le Seigneur est mon berger.

- Il faut partir. Tirer notre révérence. Le vent, le feu, le grondement des machines de mort... Quoi qu’il advienne, ne lâche jamais ma main. Nous partirons ensemble.

- Nous partirons ensemble.

- Qu’est-ce que vous racontez ? Rien n’est perdu ! Nous pouvons être sauvés ! ! Il suffit d’accepter…

- Non, non, pas de cette manière-là ! Il n’y a pas de salut dans le choix que vous faites ! Vous ne survivrez pas !

- Pas plus que nous ne survivrons.

- Vous ne mesurez pas la gravité de vos paroles. En réalité, vous souhaitez mourir.

- Peut-être.

- Oui. Peut-être bien.

- Hélas, pourquoi faut-il toujours rejouer la même scène ? ! Pourquoi sommes-nous si peu pressés d’apprendre ?

- Arrêtez de vous lamenter ! ! Il n’y aura pas de morts, il n’y aura pas de guerre ! Reprenez-vous ! Toutes ces rumeurs, ce sont nos ennemis qui les lancent pour mieux nous affaiblir.

- Sauf qu’il n’y a pas d’ennemi…

- Pas d’ennemi.

- Il n’y aura pas de guerre.


« …tombé sur Chicago. D’après l’institut Deucalion de Nouvelle-Angleterre, les pertes humaines peuvent être estimées à 250 millions, dont un tiers sur notre territoire. Au vu d’un bilan aussi lourd, il sera impossible de déterminer l’identité des victimes avant l’institution d’une trêve. Toutefois, le gouvernement assure aux familles qu’il est de tout cœur avec elles dans cette terrible… »


- Mes enfants ! ! Où sont mes enfants ? ! !

- Il faut partir. Il faut passer la Porte.

- Nous n’avons plus le temps.

- Nous n’avons plus le temps ! ! Viens avec moi, Eléanore ! C’est notre seule chance ! !


Autour de moi, tout est fracas, cris de panique, clameurs à l’infini. Des voix, et uniquement des voix. Vibrantes, éraillées, lancinantes, que je peux reconnaître. Parmi elles se détache, plus distincte, la voix d’Eléanore. Parmi elles se détache, plus sourde, ma propre voix. Tous ensemble, nous crions, et nos cris se fondent au néant. Peu à peu, l’espace se déchire.

- Alors, c’est ça ? ! Cette lueur qui s’intensifie, qui se rapproche inéluctablement…Un reflet, un présage. Une étoile en plein jour qui n’apporterait que la mort pour seule promesse. Une mort rapide, instantanée. Trop douce, en somme. Du moins est-ce le vœu que je fais.

- Alors, c’est ça ? ! Voilà de quoi est capable l’être humain, quand on le laisse libre d’agir à sa guise ? ! Malédiction ! Pour tous, sans doute aurait-il été préférable que jamais il ne se redresse, que jamais il ne taille la pierre et que jamais, jamais il ne brandisse le poing pour défier l’univers ! Aujourd’hui, c’est la fin, notre fin, la fin de tout ce que nous avons pu représenter jadis ; aussi est-ce pour nous que j’écris ces dernières lignes : pour les enfants, pour l’insouciance, pour les cauchemars, les trahisons… Tous, tous, soyons maudits ! !

- Allez, grand-père, raconte-nous une histoire. Avec un prince, de la magie, une belle princesse et une méchante sorcière. Un Palais de cristal, un lac, un cheval blanc, des cygnes de porcelaine, des fées, des lutins, des enfants. Raconte-nous une histoire où tout se termine bien, par un mariage, des rires et des chansons…

- « Il était une fois, un prince et une belle princesse… »

- Tout se termine ici, je suis navré.

- Tout se termine ici.

Ainsi parlent les fragments d’anciennes lamentations. Ainsi brûlent les tisons de mémoires oubliées. Et tous, ils ont raison. C’est là que notre histoire s’achève, là que les rires se taisent et que meurent les chansons : il n’y a plus de palais, plus de cygnes, plus de lacs, plus de fées, plus d’enfants. Mes paumes sont couvertes d’un sang qui n’est pas le mien, ma poitrine est comme transpercée d’une lance… Ces voix. Si seulement elles pouvaient se taire, me laisser dormir, cesser de faire mal.


M’exaucer, simplement.


Mais non ! Ce vœu n’est qu’un mensonge ; un mensonge de plus pour l’homme que j’étais car, en vérité, je voudrais pouvoir passer mon existence à écouter leurs plaintes, partager leur calvaire, souffrir comme j’aurais dû souffrir si je n’avais pas été lâche. Au-delà, souffrir avec elles. Est-il trop tard ? Sans doute. Tout ça n’est plus qu’un rêve, de vagues réminiscences, qui sont aussi un châtiment. Mérité, cela va sans dire.


- Je vous demande pardon.


A peine ai-je esquissé ces mots que le vacarme se tait : seule cette phrase flotte encore, répercutée sous les arches d’une voûte invisible.


Je vous demande pardon. Je vous demande pardon.

Je vous demande pardon. Je vous demande



Pardon.

6 commentaires:

Corto a dit…

Mais c'est que ça bouge par ici !

L. a dit…

Oui, ça groove un max sur le dance floor !

Nobody beats me in the night club, comme aurait pu dire Subaru !
(vanne d'otaku de base).

Corto a dit…

But everybody kick your ass ! It is l'échange équivalent !

L. a dit…

J et'en prie, mets-toi à l'aise, tu peux même mettre tes pieds sur le divan, je vais chercher les cacaouètes ! On va picorer un peu, en attendant les invités...

Ils ont appelé, au fait, pour dire qu'ils allaient avoir "un peu" de retard ?

En tout cas, je voulais faire un blog V.I.P., et ben c'est réussi ! C'est de la pure soirée privée, ça !

(Privée de lecteurs, s'entend).

Corto a dit…

Quasi une private joke !

L. a dit…

Sur ce blog, toutes les jokes sont private par définition !