dimanche 31 août 2008

Mouvement 00 - De la Terre à la Lune - Segment 6 (Final)

Insensible à tant de prestance, l’aube reprend son chemin et, sans plus de cérémonie, va s’égarer ailleurs. Bientôt, ses doigts se heurtent à la lisière d’une forêt surprenante, jeune, immature, dont les demi-ténèbres résonnent de crissements, de feulements, d’un constant brouhaha de poursuites et de branches cassées. Plus d’un trésor sont dissimulés sous ses feuilles, sur lesquels elle veille avec attention. Ainsi, par-delà son rideau champêtre, entre les troncs rugueux et les guirlandes d’épines : un hameau au charme éthéré, quelques poutres, quelques murs, quelques tas de pierre effondrés au milieu d’une clairière, et malgré tout, celui qui s’y attarderait pourrait sans peine partager son secret car à n’en pas douter, le village est un autre monde. Tel bosquet de fougères s’est accaparé l’ossature d’un antique véhicule, tel entrelacs de ronces est venu transformer un portail de transport en sculpture végétale... Quelque part sur la droite : des rangées de chaumières où le roc prédomine, d’étroits sentiers au tracé indistinct. Plus loin : un clocher recouvert de mousse. Tous ces objets, tous ces fragments d’objets ont retrouvé une fonction d’importance : complices involontaires, ils aident la forêt à renaître, à reconquérir les terres de sa gloire d’antan. Des gens y sont morts, cela ne fait aucun doute. Des gens y sont morts, puis on les a oubliés. Cependant, l’endroit n’en est pas moins animé, pas moins vivant…

Ici, un petit chat s’apprête à franchir la clôture dressée sur son passage. Là, deux enfants se lancent un ballon gonflable, s’esclaffant à chaque passe manquée. Au pied de la maison voisine, un homme entre deux âges somnole dans un hamac de sa fabrication, tandis qu’une femme s’avance pour le rejoindre, coiffée d’un large chapeau de paille. Assis sur un banc vermoulu, deux amoureux discutent avec une tendresse de première rencontre, et l’employé des Postes qui les toise d’un regard envieux fait mine de ne pas s’en préoccuper. Un peu plus bas, sur sa route, il croisera une mère de famille, promenant un landau, une petite fille en pleurs cramponnée aux pans de sa jupe. Aux alentour, tout est serein ; et cette sérénité a un goût de mystère. En dépit de l’agitation qui règne, nulle voix, nul bruissement ne se fait entendre. La vie n’a pas cessé, ici, et néanmoins…


Jamais le petit chat ne franchit la clôture : toujours, il se tient à l’affût, cambré, prêt à bondir, mais il ne bondit pas, il ne peut pas bondir et de toute façon, cette clôture n’existe plus depuis des décennies, peut-être des siècles entiers. Les deux enfants restent immobiles, poings levés, bouche ouverte, à guetter un ballon qui ne retombera plus. Rien ne semble pouvoir perturber l’homme au hamac : peut-être dort-il profondément ? ! Quant à la jeune femme au chapeau… Elle fixe un point précis du ciel, comme si elle saisissait un reflet singulier au vert de ses iris. Toutefois elle ne se détourne pas.

Ne peut se détourner.


Tous ne sont plus qu’ombres, désormais : ombres sans matière, délaissées, solitaires. Figées, elles aussi, sur des morceaux de briques envahis de broussailles, submergées une à une par un océan de verdure fait d’écume et de houle, condamnées à hanter sans fin ces lieux imputrescibles, piégées au cœur d’un sanctuaire d’arbres et de vent, ne s’estompant parfois que parce que la nature leur édifie un caveau en plein air. En leur mémoire, les plantes s’étirent, poussent et grandissent. En leur mémoire, des bouquets de fleurs blanches s’épanouissent sur leurs tombes alignées pour en masquer la honte, l’insignifiance.

- M’aimeras-tu à jamais ?, chuchote l’ombre de l’amant à l’oreille de sa Bien-aimée.

Celle-ci voudrait pouvoir répondre mais les bombes l’ont fait à sa place. Oh oui, elle t’aimera ! Jamais plus sa main ne lâchera la tienne. Vous vous sourirez pour toujours, peints sur les décombres d’une grange dévastée, vos contours maladroits ne s’effaceront jamais, tout comme jamais tu ne pourras la serrer dans tes bras, tout comme jamais tu ne pourras toucher ses lèvres ! C'est là le prix qu'il faut payer un amour éternel, le prix qu’il faut payer pour une couronne d’étoiles…

Blafard, le crépuscule recouvre le dôme de ce royaume sans roi qui ronronne d’une frontière à l’autre. D’ici quelques minutes, la Lune va apparaître, drapée de soie légère et d’une traîne de satin.


La Lune.


La princesse des soupirs, la perle du firmament. Celle qui pleure pour les morts, pour ceux qui ont souffert. Celle qui, de ses sanglots, apaise et réconforte. Qui fait de sa pâleur un baume miraculeux. Oui, elle viendra, avec la candeur d’une ballerine, la pointe de ses pieds sertis de diamants. Gracieuse, elle s’élèvera.


Et alors,

Ce sera





Une nouvelle fois :



Une nouvelle nuit.

8 commentaires:

L. a dit…

On poursuit notre landscape personna-dépersonnalisé (regard sans regard), avec en guest star un honteux plagiat au mot près de Ray Bradbury (la description des ombres, dans le village). Je voulais faire référence à cette nouvelle qui m'avait profondément marquée (à lire absolument ! Elles s'appelle "Viendront de douces pluies", in Les Chroniques Martiennes), j'ai donc repris l'idée (magistrale), pour m'apercevoir, longtemps après, en réouvrant le livre, que je n'ai pas repris que l'idée mais aussi les ombres elles-mêmes, en l'état.

J'ai hésité entre tout changer, ou conserver ce qui, finalement, est un bel hommage et une preuve manifeste de la force émotionelle de la nouvelle en question... Et au bout du compte, je suis resté dans cette optique et je l'ai conservé, tout en spécifiant les faits en postface (quand même !).

L. a dit…

Voilà, et sinon, à vous de décider si je poursuis avec le chapitre 1 ou si je m'arrête là, maintenant...

Si personne ne réclame la suite à corps et à cris, j'arrête le peu de frais et je me fais moine bouddhiste (il paraît que dès lors, si je mets des points en charsime, je peux avoir des extensions cybernétiques et freefall automatique...).

Grim a dit…

Bon, je l'avoue, je n'ai pas encore lu (je viens de faire une partie éprouvante de ping-pong sur msn avec une amie, ping, pong, ping, pong, ping... un jeu passionnant), mais je reviens ce matin à la première heure, et à moins d'une grande catastrophe littéraire, qui me surprendrait, je peux déjà affirmer que je veux la suite.
J'ai même un ami moucheron qui la veut aussi (il ne commente jamais, mais c'est parce que le clavier est trop grand, il faut lui pardonner, il ne voudrait pas tomber entre deux touches), ce qui fait deux voies en faveur du chapitre 1.
Mon second argument étant que je n'ai même pas eu le temps de résoudre les bugs de ma future interface de blog, et qu'arrêter celui-ci avant que le mien ne naisse serait déloyal.
Et en plus, il pleut.

Grim a dit…

Oho. Et j'ai fait une faute à voix.

L. a dit…

Ok alors ! Si ce doit n'être que pour une personne, ça vaut toujours la "peine". Chapitre 01 dès la fin de la semaine !

(encore que qui sait ? Peut-pêtre qu'après avoir lu cette fin de prologue, c'est toi qui me houspilleras pour que je ferme ce blog sans délai).

En tout cas, que tu t'apprêtes à en ouvrir un est une excellente nouvelle ! Je n'osais pas le dire mais je n'attendais que ça, en fait ! Surtout depuis la publication de ton texte chez François...

Vite, vite !

Grim a dit…

Lu !
Je réitère ma demande de la suite.
Encore une fois, la personnification de la nature m'a gênée (on ne se refait pas), mais une fois ce cap passé j'ai vraiment trouvé la lecture agréable.
L'accumulation d'images gaies, le changement soudain d'ambiance, et la focalisation finale sur la lune... on ne s'ennuie pas malgré le point de vue plutôt contemplatif.
J'ai hâte de voir à quoi va ressembler le chapitre 1 !

(et pour le blog, je me dépêche, je me dépêche... en fin de semaine peut-être ?)

L. a dit…

J'espère, oui, que le côté contemplatif de l'ensemble ne te fait pas trop peur parce que de mon côté, j'ai bien peur qu'il soit présent dans tout le livre (pas toujours dans ces proprotions, heureusement, mais quand même), c'en est même une des "marques de fabriques" (avec les repompes de Bradbury, dira Corto) (parce que c'est un vilain méchant).

Tu es prévenue : il a un rythme à lui, et ce rythme est plutôt délayé... Comme son auteur, le roman a à tout casser 2 de tension !

Corto a dit…

Je suis peut-être un vrai méchant mais toi tu n'es pas un faux plagiaire !