A première vue, la route n’est pas très large, mais bien entretenue. C’est un petit chemin de terre, bordé d’un liseré de métal, qui longe les champs en germes sur des dizaines de kilomètres sans que rien ne vienne jamais en troubler la quiétude. Les bruits, les rires, les cavalcades, ce qu’on appelle la vie, tout est fini depuis longtemps, à moins que rien n’ait jamais commencé. Qui, aujourd’hui, pourrait le dire ? Insensible à ces considérations, la route s’étend, droit devant elle, informe, plane, sans relief ni virages d’aucune sorte.
Vers quelle destination ? !
En a-t-elle une, seulement ?
Une grande cité, encore ? Une de ces villes qui gisent un peu partout, laissées à la végétation ? Sans doute. De toute façon, là d’où elle vient, là où elle va, cela n’a plus le moindre sens puisque personne ne l’empruntera plus, à l’avenir.
Si tant est que quelqu’un l’aie déjà empruntée.
Dans la plaine frissonnante, c’est la fin de l’hiver : l’air est pur, frais, plein de vigueur, l’atmosphère est tranquille, baignée d’immensité. Aux environs, pas de mouvements, si ce n’est d’infimes dos de vagues roulant sur une herbe précoce, agitant à chaque souffle les touches de ce tableau sans âme dont le cadre aurait disparu, fondu à une réalité qu’il remplaçait avec conscience.
Coïncidence ? Si l’on suit la route pendant quelques heures, on arrive au pied d’une colline plantée au milieu de nulle part : un petit promontoire rocheux au sommet duquel trône une maison de plain-pied, jolie, spacieuse, l’idée qu’on se ferait d’une maison de campagne, agréable, fonctionnelle, architecturalement harmonieuse... Ses murs recouverts de crépi, son toit de tuiles rectangulaires, sa cheminée de briques, sa charpente apparente : tout concourt à lui conférer des allures de mirage. Autre élément frappant : le nombre important de fenêtres. Lorsque le soleil monte, que s’effacent les nuages, les pièces à l’intérieur doivent être d’une grande clarté, pleine d’agréments en demi-teinte.
Accolés au flanc sud : une véranda, un potager, un garage de tôle ondulée avec, dix mètres plus loin, un chêne plusieurs fois centenaire dont les branches jouent avec la brise, quelle que soit la saison. En grimpant jusqu’au faîte - ce qui, avec de l’habitude, doit être un jeu d’enfant -, on s’ouvre mille et une perspectives sur la vallée en contrebas. Maïs, blé, tournesols : des champs, des champs, un horizon de champs avec, toujours, la route qui se prolonge là-bas, disparaissant dans quelque insoupçonnable ailleurs.
Une véritable invitation aux joies de l’aventure.
De son côté, le potager s’achève en pelouse synthétique, qu’entoure une clôture aux montants de bois dont la présence quasi-martiale protège le terrain des curieux. Pour y entrer, il faut passer un lourd portail à deux battants, emprunter une allée de pierres... Là, c’est le porche. Plus que quelques marches à gravir : on se retrouve sur le pas de la porte, face à la vitre du hall. Teintée, comme il se doit. Perdue au cœur d’un songe.
L’endroit paraît n’avoir aucune réalité : tout est si beau, si soigné, si parfait… La maison, la colline, les champs en friche. La route vide, infinie. Un décor construit de toutes pièces, griffonné à la hâte sur la toile d’un théâtre antique. Tout a l’air si ancien, si archaïque. A quelques détails près, la maison rappelle un standard européen de la seconde moitié du vingtième siècle, désuet, aseptisé, réduit à quelques traits saillants, grossiers, à une imitation adroite mais sans saveur, un simulacre de retour en arrière, un assemblage de lieux communs et d’idées préconçues, comme si quelqu’un jouait ici à donner corps à ses mensonges. Tout est faux, tout est creux : se dégage de l’ensemble une sensation de décalage, d’anachronisme. Ainsi, bien que le pavillon semble appeler le voyageur à une halte bienvenue, nul ne s’y risque jamais, pourtant : nul ne fait jamais grincer les gonds du portail, nul ne traverse jamais sa cour. Quant à faire tinter son carillon électrique... Dans la cuisine, parfois, un réveil sonne que nul ne se donne la peine d’arrêter. Il sonne, sonne encore, puis se tait.
L’après-midi commence et s’annonce agréable, comme à l’accoutumée : la porte-fenêtre est entrouverte, un léger courant d’air fait claquer les rideaux. Sous le chêne gigantesque, vêtu d’un des costumes noirs qu’il affectionne tant, Philip Dawson rêve au hasard en contemplant l’azur.
Quel dommage, déplore-t-il, d’être seul à pouvoir profiter de tels instants. Aussi respectueusement que possible, il se tient en retrait tandis que le soleil fait des rais flamboyants à travers la ramure de l’arbre. Le spectacle est simple, indicible, sans cesse réinventé. Ceux qui, jadis, s’étaient lancés en quête d’un hypothétique paradis étaient passés devant lui sans le voir : un chêne, de la lumière, un peu de vent… La vérité profonde de l’univers.
D’un geste soigneusement calculé, il ramène ses mèches en arrière, inspire profondément. Le Paradis. L’absence, le manque, la solitude. Personne pour partager le monde, personne pour vivre auprès de lui. Pas de fin, de raison, rien que le poids de ses responsabilités, le poison des regrets, le déchirement… Car s’il désire l’oubli, il veut, il doit se souvenir.
Aussi laisse-t-il retomber ses paupières.
Prêt à sentir les doigts de la lumière lui caresser la peau.
C’est étrange, conclut-il. Etrange comme le monde peut changer, quand on prend du recul. Il suffit de fermer les yeux ne serait-ce qu’une seconde et tout est différent, tout s’est désassemblé, réassemblé sans qu’on en ait conscience. Le Paradis… Ils ont cru le trouver dans une autre existence, plus juste et plus sensée, cependant il n’y a pas d’au-delà, il n’y en a jamais eu.
Parfois, ils l’ont cherché de leur vivant, seulement ils ne se trompaient pas.
Il n’y avait pas de paradis sur Terre.
Sur ce, il se détourne, quitte le nid de branchages pour retrouver les cieux, fait craquer ses phalanges, s’avance vers la maison et disparaît à l’intérieur. Dehors, tout s’est figé, plus rien ne bouge, la brise ne chuchote plus, le grand chêne se rendort. Plus haut monte une belle bille de couleur bleue, toute cerclée de nuages. Imposante et sublime. Une planète magnifique, limpide, nacrée.
Ainsi,
Là-haut, tout, tout là-haut,
La Terre s’élève au cœur du ciel.
Vers quelle destination ? !
En a-t-elle une, seulement ?
Une grande cité, encore ? Une de ces villes qui gisent un peu partout, laissées à la végétation ? Sans doute. De toute façon, là d’où elle vient, là où elle va, cela n’a plus le moindre sens puisque personne ne l’empruntera plus, à l’avenir.
Si tant est que quelqu’un l’aie déjà empruntée.
Dans la plaine frissonnante, c’est la fin de l’hiver : l’air est pur, frais, plein de vigueur, l’atmosphère est tranquille, baignée d’immensité. Aux environs, pas de mouvements, si ce n’est d’infimes dos de vagues roulant sur une herbe précoce, agitant à chaque souffle les touches de ce tableau sans âme dont le cadre aurait disparu, fondu à une réalité qu’il remplaçait avec conscience.
Coïncidence ? Si l’on suit la route pendant quelques heures, on arrive au pied d’une colline plantée au milieu de nulle part : un petit promontoire rocheux au sommet duquel trône une maison de plain-pied, jolie, spacieuse, l’idée qu’on se ferait d’une maison de campagne, agréable, fonctionnelle, architecturalement harmonieuse... Ses murs recouverts de crépi, son toit de tuiles rectangulaires, sa cheminée de briques, sa charpente apparente : tout concourt à lui conférer des allures de mirage. Autre élément frappant : le nombre important de fenêtres. Lorsque le soleil monte, que s’effacent les nuages, les pièces à l’intérieur doivent être d’une grande clarté, pleine d’agréments en demi-teinte.
Accolés au flanc sud : une véranda, un potager, un garage de tôle ondulée avec, dix mètres plus loin, un chêne plusieurs fois centenaire dont les branches jouent avec la brise, quelle que soit la saison. En grimpant jusqu’au faîte - ce qui, avec de l’habitude, doit être un jeu d’enfant -, on s’ouvre mille et une perspectives sur la vallée en contrebas. Maïs, blé, tournesols : des champs, des champs, un horizon de champs avec, toujours, la route qui se prolonge là-bas, disparaissant dans quelque insoupçonnable ailleurs.
Une véritable invitation aux joies de l’aventure.
De son côté, le potager s’achève en pelouse synthétique, qu’entoure une clôture aux montants de bois dont la présence quasi-martiale protège le terrain des curieux. Pour y entrer, il faut passer un lourd portail à deux battants, emprunter une allée de pierres... Là, c’est le porche. Plus que quelques marches à gravir : on se retrouve sur le pas de la porte, face à la vitre du hall. Teintée, comme il se doit. Perdue au cœur d’un songe.
L’endroit paraît n’avoir aucune réalité : tout est si beau, si soigné, si parfait… La maison, la colline, les champs en friche. La route vide, infinie. Un décor construit de toutes pièces, griffonné à la hâte sur la toile d’un théâtre antique. Tout a l’air si ancien, si archaïque. A quelques détails près, la maison rappelle un standard européen de la seconde moitié du vingtième siècle, désuet, aseptisé, réduit à quelques traits saillants, grossiers, à une imitation adroite mais sans saveur, un simulacre de retour en arrière, un assemblage de lieux communs et d’idées préconçues, comme si quelqu’un jouait ici à donner corps à ses mensonges. Tout est faux, tout est creux : se dégage de l’ensemble une sensation de décalage, d’anachronisme. Ainsi, bien que le pavillon semble appeler le voyageur à une halte bienvenue, nul ne s’y risque jamais, pourtant : nul ne fait jamais grincer les gonds du portail, nul ne traverse jamais sa cour. Quant à faire tinter son carillon électrique... Dans la cuisine, parfois, un réveil sonne que nul ne se donne la peine d’arrêter. Il sonne, sonne encore, puis se tait.
L’après-midi commence et s’annonce agréable, comme à l’accoutumée : la porte-fenêtre est entrouverte, un léger courant d’air fait claquer les rideaux. Sous le chêne gigantesque, vêtu d’un des costumes noirs qu’il affectionne tant, Philip Dawson rêve au hasard en contemplant l’azur.
Quel dommage, déplore-t-il, d’être seul à pouvoir profiter de tels instants. Aussi respectueusement que possible, il se tient en retrait tandis que le soleil fait des rais flamboyants à travers la ramure de l’arbre. Le spectacle est simple, indicible, sans cesse réinventé. Ceux qui, jadis, s’étaient lancés en quête d’un hypothétique paradis étaient passés devant lui sans le voir : un chêne, de la lumière, un peu de vent… La vérité profonde de l’univers.
D’un geste soigneusement calculé, il ramène ses mèches en arrière, inspire profondément. Le Paradis. L’absence, le manque, la solitude. Personne pour partager le monde, personne pour vivre auprès de lui. Pas de fin, de raison, rien que le poids de ses responsabilités, le poison des regrets, le déchirement… Car s’il désire l’oubli, il veut, il doit se souvenir.
Aussi laisse-t-il retomber ses paupières.
Prêt à sentir les doigts de la lumière lui caresser la peau.
C’est étrange, conclut-il. Etrange comme le monde peut changer, quand on prend du recul. Il suffit de fermer les yeux ne serait-ce qu’une seconde et tout est différent, tout s’est désassemblé, réassemblé sans qu’on en ait conscience. Le Paradis… Ils ont cru le trouver dans une autre existence, plus juste et plus sensée, cependant il n’y a pas d’au-delà, il n’y en a jamais eu.
Parfois, ils l’ont cherché de leur vivant, seulement ils ne se trompaient pas.
Il n’y avait pas de paradis sur Terre.
Sur ce, il se détourne, quitte le nid de branchages pour retrouver les cieux, fait craquer ses phalanges, s’avance vers la maison et disparaît à l’intérieur. Dehors, tout s’est figé, plus rien ne bouge, la brise ne chuchote plus, le grand chêne se rendort. Plus haut monte une belle bille de couleur bleue, toute cerclée de nuages. Imposante et sublime. Une planète magnifique, limpide, nacrée.
Ainsi,
Là-haut, tout, tout là-haut,
La Terre s’élève au cœur du ciel.
6 commentaires:
A petits pas, on entre dans le vif du sujet. Le chapitre 00 était un chapitre d'ambiance, qu'on peut tout à fait ne pas lire sans trop y perdre : il installe, mais reste un peu à part.
Dès lors, le vrai commencement de tout, il est là. Nouveau landscape, aussi indépendant qui peut être considéré comme prolongement du précédent, mais avec une inversion de point de vue révélée dans la phrase finale.
Il s'agissait donc de produire tant quelque chose qui se suffit à soi-même que quelque chose qui s'accorde à ce qui précède. On retrouve donc cet étrange regard extérieur insubstantiel, avec une description qui amène au propos de manière naturelle, comme un long travelling. Avec, à la clé, l'apparition du personnage principal.
Philip Dawson (je voulais qu'il ait les initiales et le prénom de Philip K. Dick, dont je suis un grand fan). pour le nom de famille, le D m'était donc imposé, mais comme je ne suis pas doué pour trouver des noms, j'ai eu du mal à me fixer sur ce qu'il y aurait derrière. Et puis, mon journal Tv a fait une couverture sur la série Dawson, alors je me suis dit "pourquoi pas ?" (ce n'est que bien après que je me suis transformé en accro de ladite série, et que j'ai remarqué les similitude entre moi, mon personnage et le fameux Dawson du feuilleton) (fascinant, n'est-ce pas ?)...
Contemplatif mais vraiment bon !
Effectivement, l'impression à la lecture est presque cinématographique, avec la sensation d'être poussé à la rencontre de ce Philip Dawson. Et la description, encore une fois, passe comme une lettre à la Poste.
Et comme je ne vois pas trop quoi ajouter (j'ai toujours du mal à commenter, désolée...), je me contenterai de :
J'ai hâte d'être à la semaine prochaine !
Moi aussi, du coup, pour lire d'aussi charmants et encourageants commentaires !
Merci merci !
Merci aussi Grim ! Mine de rien ça fait plaisir de se dire qu'on n'a pas fait tant de critiques constructives pour rien. J'en ai la larme à l'oeil. Tout ce boulot. Toutes ces lectures.
Enfin, si le résultat est là c'est génial.
Merci.
Holà, pignouf ! Je viens juste de relire les premières lignes et j'ai trouvé un segment de phrase impaire ! Et tu viens te vanter de la qualité de la qualité de ton travail ? C'est la dernière fois que je sous-traite mes écrits pour aller flirter dans les coulisses d'Intervilles !
Parce que tu crois vraiment que je me suis un jour, une heure, une minute, une seconde, amusé à vérifier la parité de tes phrases ? Non mais sans blague !
La prochaine fois, fais sous-traiter en Chine, comme tout le monde !
Et enlève cette vérification des mots, c'est insupportable !
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