Le lac des cygnes.
Premières mesures. La musique flotte.
- J’en ai assez, d’entendre toujours les mêmes accords.
Un bref instant, la Voix emplit la pièce : métallique, grésillante, elle semble surgir directement des murs mais Dawson n’en fait pas grand cas.
Allons bon ! Encore elle.
La Voix de la maison.
Toujours aussi mal lunée, qui plus est.
Détail troublant, elle ressemble à la sienne, en moins posée, moins mécanique, avec un phrasé plus franc, plus marqué. Un timbre, un soupçon d’émotion qui la rendent plus vivante. Au-delà : plus réelle... Mais après tout, peut-être qu’elle n’existe qu’au fond de son crâne, et qu’il se contente de l’imaginer ? Serait-ce si surprenant, dans sa situation ? ! Comment s’assurer qu’elle n’est pas qu’une illusion, sans personne à ses côtés pour le confirmer ? !
- Avec le nombre de pistes auxquelles tu peux avoir accès, renchérit ladite Voix, il est navrant de constater que tu en reviens toujours aux mêmes titres. Navrant et pénible, à la longue. Franchement, tu ne te lasses jamais ? !
- Tais-toi.
Le ton est sec, laconique, encombrée par la platitude d’un ordre répété un millier de fois.
- Je fais ce que je veux, pour ta gouverne, reprend-il sombrement, et ce que je veux aujourd’hui, c’est profiter de ce passage sans être interrompu, si c’est possible. D’autant que tes états d’âme n’intéressent que toi.
- Vraiment ? ! Alors, je me demande pourquoi tu m’as laissé libre accès au canal audio.
Avant que quiconque puisse répondre, l’importun s’empresse d’enchaîner :
- Quoique. En y réfléchissant, je crois que j’ai ma petite idée là-dessus.
Soupir blasé.
- Eh bien, soit. Eclaire ma lanterne.
- Ah, Ah ! Ce serait trop facile !
- Allez, puisque j’insiste, ne me fais pas languir : je suis curieux de savoir quelle bêtise tu es allé te mettre en tête.
- Reconnais-le, tu as besoin d’une tierce personne pour habiller ta solitude, te donner la réplique… Même si cette « personne »-là, c’est moi. Cet isolement forcé, cet emprisonnement volontaire, ce doit être terriblement éprouvant, quand on y songe. Ces longues, si longues années d’exil... Aucun humain ne peut supporter ça. C’est là que j’interviens. Que tu l’acceptes ou non, je suis le garde-fou, la barrière qui t’empêche de basculer dans le gouffre insondable de la schizophrénie. Si tu n’as pas perdu l’esprit - si tant est que ce soit effectivement le cas -, c’est à nos discussions que tu le dois : sans elles, tu parlerais aux murs et tu finirais par te prendre pour ce que tu n’es pas. Par conséquent, j’estime que c’est une raison suffisante pour t’interrompre quand je le souhaite, même si ce n’est pas à ton goût.
- Tes remarques sur ce que j’écoute ne sont pas pertinentes. Que tu parles ou que tu te taises, cela ne fait pas une grande différence. Encore que si tu te taisais, je ne serais pas obligé de te faire la leçon.
Il y a un bref silence, avant que la Voix rejaillisse :
- Ce serait merveilleux, n’est-ce pas ? ! Tu n’aurais qu’à claquer des doigts pour solliciter mon avis et me débrancher le reste du temps. L’idéal, pour toi, je me trompe ? ! Désolé, les gens sont ainsi : ils parlent quand ils le veulent et n’attendent que rarement la permission d’autrui pour faire part de leurs opinions. Ce sont eux qui décident si leur intervention est opportune ou pas. On ne les contrôle pas, ils ne disent pas toujours ce qu’on voudrait entendre. Parfois, ils ont des opinions contraires aux nôtres et ils les font valoir. Ça peut frustrer quelqu’un comme toi, néanmoins c’est ce qui fait d’eux des êtres uniques, indépendants, non de simples arc-réflexes programmés pour te plaire !
Dans la tempête, son interlocuteur ne se départ pas de son flegme.
- Je sais bien ce que sont les gens, merci. Je n’ai pas oublié. Il fut un temps où je les côtoyais.
- Tiens donc ? ! Tu en es sûr ?
- Pitié. Tu n’es ni une personne, ni un individu, alors, épargne-moi ce ton sentencieux.
- « Ni une personne, ni un individu » ? ! Ça, c’est ce que tu dis ; ce dont tu es persuadé, sans doute. Le fait que je sache t’interrompre prouve combien tu te trompes… Quelle ironie ! Chacun de nous semble désirer ce qui accable tant l’autre.
- Tu m’excuseras, mais ce que je désire n’a rien à voir avec une voix désincarnée tombant d’un haut-parleur !
- Parce que tu penses que j’aspire à une jeunesse désœuvrée, vautré dans un fauteuil de cuir, à écouter du Tchaïkovski en boucle ? !
- Tu commences à me fatiguer. Je vais bloquer la connexion et ce sera réglé.
- Pour toi. Comme toujours, ce sera réglé pour toi. Moi, je devrai subir tous tes caprices, et supporter ta musique jusqu’à écœurement.
- Si c’est comme ça que tu le prends…
D’une démarche résolue, Philip s’approche du terminal fixé dans la cloison et entre son code confidentiel. La mesure qu’il s’apprête à prendre est peut-être excessive mais il n’a pas le choix, il ne peut pas tolérer une telle insolence. L’autre avait une fâcheuse tendance à oublier qui commandait. Par extension : à oublier qui était libre, et qui ne l’était pas. Il ne l’avait que trop défié.
Pourtant, avant de valider, il s’arrête. Brutalement.
C’est à cet instant qu’on sonne à la porte.
dimanche 28 septembre 2008
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2 commentaires:
Maintenant qu'on a le corps, il ne reste qu'à y insuffler la vie, et pour ça, quoi de plus adapté qu'un morceau de dialogue ?
Cette fois ça y est, la dynamique est lancée, il ne reste plus qu'à laisser faire la force de l'inertie et voir jusqu'où celle-ci mènera les personnages...
Vers l'Infini et Au-delà ?
La force d'inertie ?
Ouais, maintenant que tu le dis, il doit y avoir de ça.
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