Assis dans son canapé, le jeune homme laisse vaquer ses pensées au gré de ses humeurs. La tête renversée en arrière, il goûte la mélodie qui a envahi le salon : dans son exil forcé, c’est la seule compagnie qu’il apprécie vraiment. La musique, les livres… Plusieurs milliers de titres stockés en numérique, puisés dans la plupart des grands genres reconnus : tout ce que l’opinion publique avait jugé digne d’intérêt, répertorié, catalogué, classé, archivé, commenté. Parfois, le choix est judicieux. Souvent, il est catastrophique. A force de déceptions, il s’est fait une raison : très rapidement, il a élu ses morceaux préférés, quelques standards symphoniques, rock ou blues antérieurs aux débuts du XXIème siècle, dont il ne s’écarte que rarement. Ses favoris lui permettent de tromper l’ennui, même s’ils ne masquent qu’à peine la langueur qui coule dans ses veines.
La musique, les livres…
Voilà ce qui lui permet de tenir. De diluer les ombres, jour après jour.
A fuir ce qu’il doit fuir.
Depuis ce qui lui semble des siècles, il y a une chanson qui l’obsède, un vieux thème nostalgique intitulé « What a Wonderful World », qu’il trouve plus fascinant à chaque nouvelle écoute tant il peint à merveille l’atmosphère de ce quotidien déroutant, malléable, où il ne peut qu’attendre. Attendre. Attendre de trouver, de savoir. Savoir s’il n’a pas tort : de vivre, de croire, d’attendre encore. Combien de jours ? Combien d’années ? Il n’en est pas très sûr ; et pourquoi s’en soucierait-il ? Il n’y a que le défilé des saisons, l’éclosion des premiers bourgeons, les fruits sucrés, la chute des feuilles pour lui rappeler à quel point les choses sont éphémères.
C’est peu, quand on y réfléchit.
Trop peu.
Souvent, il se surprend à regretter d’être aussi isolé, si accablé, à l’intérieur, toutefois… A-t-il le choix ? Enfants, soldats, femmes ou vieillards, la guerre les a tous emportés, sans distinction. Elle n’a rien laissé derrière elle.
Rien du tout.
Dans les mois qui avaient suivi, il s’était longuement demandé s’il devait retourner chez lui, se mettre à la recherche d’éventuels survivants, les aider à se regrouper, leur prêter assistance ; cependant il s’était vite résigné : la race humaine était allée trop loin. Elle pouvait peut-être échapper aux bombes, aux tirs des satellites, aux radiations résiduelles mais qu’aurait-elle pu faire face aux innombrables virus de combat, sans parler des répercutions de l’hiver nucléaire ? ! Longtemps, la couche de poussière soulevée avait noirci le ciel, lui donnant de l’espace l’apparence d’une bulle prête à éclater. Il n’y avait plus rien, sur la Terre : plus personne, plus d’espoirs et lui, il était condamné à rester seul, ici, avec ses doutes, ses regrets, ses cauchemars, sa musique et ses livres…
Ainsi passent ses journées, divisées entre réflexions dérisoires, notes en sourdine et lassitude feutrée, comme si tout était terminé, pour lui, pour eux, pour l’univers entier : comme s’il revivait le même jour, la même nuit, inlassablement, muré dans son bureau à l’entrée du sous-sol, travaillant sans relâche sans jamais approcher du but qu’il veut atteindre. Les années lui échappent mais il n’y prend pas garde. L’éternité s’est refermée sur lui. Tout se répète toujours. L’Histoire - son histoire - n’a pas de fin : elle n’en aura jamais.
C’est écrit.
Lorsque l’exil lui pèse, il essaie de fermer les yeux, de se reposer ne serait-ce qu’une heure, malheureusement… Pour peu qu’il y parvienne, ce sont à nouveau les mêmes rêves dévorés de remords, les mêmes cris, les mêmes râles, le même visage. Refusant de se refermer, ses plaies réveillent les vieilles douleurs. Il est seul, désormais ; il lui faut s’y résoudre. Se résoudre à attendre. A rêver.
A apprendre.
Encore.
samedi 13 septembre 2008
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1 commentaires:
Nouveau landscape, mais intérieur, cette fois.
Un segment pour poser le décor humain, rapidement brosser d'où l'on vient, pour mieux contraster avec là où on va.
Juste un morceau d'ambiance, sur le thème de la solitude. Avec, en prime, un portrait en coupe du personnage principal.
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