La première chose qu’il vit, en s’éveillant, ce fut ses yeux : ses grands yeux clairs posés sur lui, perplexes, inquisiteurs ; tant et si bien qu’un instant, il crut qu’il rêvait encore, puis le monde revint à sa place. Ainsi, il s’était assoupi ? ! Curieux. Habituellement, il pouvait tenir des semaines sans fermer l’œil, et là…
Se redressant, il se massa les tempes, étouffa un bâillement et s’installa face à l’enfant assise au coin du lit. Une nouvelle fois, il ressentit cette impression de calme qui l’avait intimement touché, alors qu’elle reposait et qu’il la regardait dormir : toute la dureté, toute la sécheresse, tous les griefs dont il portait les germes au sein du monde d’avant s’étaient évanouis dans cette rencontre. Est-ce que tu sais parler ?, s’interrogea-t-il, pour la forme.
Probablement pas.
Les circonstances étant ce qu’elles étaient, comment l’aurait-elle pu ? Son « bonjour » de la veille n’avait fait que singer le sien, il ne pouvait pas en être autrement. C’était ainsi qu’elle s’adaptait à son nouveau milieu, ainsi qu’elle survivait, aussi cherchait-il déjà comment se faire comprendre d’elle quand elle articula trois mots, achevant de le déstabiliser. Sa voix était translucide, cristalline, limpide comme l’eau vive de montagne, d’une sonorité si particulière qu’elle lui donnait l’aplomb d’une grande personne.
- Je m’appelle Eléanore, lâcha-t-elle tandis qu’il perdait pied.
La phrase résonnant dans la pièce, il répétait sans cesse :
Ce n’est pas possible.
Ce n’est pas possible.
Ce n’est pas possible.
C’était comme dans son rêve - exactement comme dans son rêve ! - : elle lui souriait, et elle déclarait : « Je m’appelle Eléanore ».
Le même sourire. La même voix.
Ce n’était pas normal.
Il devait y avoir une bonne explication : elle avait chuchoté, ses paroles s’étaient glissées en lui pendant son sommeil. Oui, ça ne pouvait être que ça.
Seulement le nom…
Eléanore.
Une fois de plus, il sentit le tissu du décor se froisser, se tordre, se déchirer pour révéler un abîme qu’il couvrait à peine : soudain, c’était l’univers entier qui devenait singulier, inconcevable et sibyllin ; de l’arrivée de la petite fille à son nom, son regard… Le monde paraissait moins logique, moins naturel. Son quotidien ? Des illusions, des chimères, ou un rêve - son rêve - et lui, se croyant éveillé, trompé par une certitude de conscience qu’il ne pouvait pas remettre en question et dont il était prisonnier : la colline, la fillette, tout avait surgi de son imagination. Il lui avait suffi d’ouvrir les yeux pour donner matière à l’un comme à l’autre.
- Eléanore ? !, reprit-il, sur un ton exagérément détaché. C’est un joli prénom.
- C’est comme cela qu’elle s’appelle, votre femme ?
Avant qu’il n’ait pu réagir, elle s’empressa de désigner le cadre qui trônait sur la table de nuit.
- C’est écrit sur la photo, je suis désolée. Je n’aurais pas dû y toucher sans autorisation.
Son air contrit disparut vite, pourtant.
- C’est bien votre femme ?, compléta-t-elle avec entrain. Elle est très belle.
Morose, il eut un mouvement de recul et se détourna de ce souvenir qu’il aurait voulu oublier, mais dont il n’avait jamais réussi à se débarrasser. Tu as raison, elle est très belle, ça oui. Mille fois plus belle que cette photo ne le laisse deviner. Mille fois plus belle que toutes les autres femmes, en fait, et je n’exagère pas ! Effectivement…
- Effectivement, c’était ma femme, et elle portait le même prénom que toi.
- Où est-ce qu’elle est ? Elle est ici ? Dans cette maison ?
Je ne veux pas en discuter, s’affligea-t-il intérieurement.
- Non. Enfin, pas vraiment.
- Elle est où, dans ce cas ? Et ça veut dire quoi, pas vraiment ? !
- Elle dort.
Il avait répondu plus abruptement qu’il ne l’aurait dû. Trop, sûrement, vu comme elle blêmissait.
- Est-ce qu’elle est morte ?
Morte.
Le terme l’atteignit en plein cœur.
- Non, non, corrigea-t-il froidement. Elle dort, c’est tout.
S’ensuivit un silence gêné durant lequel elle évita de relever la tête.
dimanche 21 décembre 2008
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4 commentaires:
Ici commence véritablement l'histoire, comme en témoigne le passage un peu déconcertant d'une narration au présent (de répétition) à une narration au passé (évènementiel)... Passage prévu dès le départ, mais qui a été assez contrariant à opérer : une fois habitué et à l'aise avec le présent, difficile de changer ainsi son fusil d'épaule...
Pour le reste...
Vous n'imaginez pas tout ce qui se joue déjà entre les lignes !
(normal, vous n'êtes pas là et vous ne les avez pas lues ! Eh ben vous ne savez pas ce que vous manquez ! Na !)
Si tu commences à agresser tes non-lecteurs ils vont finir par prendre la mouche.
Lu ! Je sais maintenant ce que j'aurais manqué !
Et (pour ne pas changer) je n'ai pas grand-chose à en dire, à part que comme toutes les bonnes choses, c'est trop court. (Na ! :D)
(c'est normalement le moment de trouver une blague avec mouche mais à cette heure, pas d'envolées d'intelligence pour mon petit cerveau de passage sur la toile) (c'est un filé par les cheveux, je l'accorde)
Merci, Grim, de légitimer à toi seule l'existence de ce blog entier !
C'en est presque divin !
Je veillerai à poster plus long les prochaines fois ! Tu ne pourras t'en prendre qu'à toi-même ensuite pour ce "trop court" certes courtois et apprécié, mais dont les conséquences seront intellectuellement fâcheuses.
Une blague sur une mouche ? Bah, je n'en ai pas non plus. Mais je laisse Corto s'occuper de la blague sur les cheveux...
Même que ce sera ça, ma blague à base de mouche !
(houlà ! sanglant !!!!! ; ) ! !)
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