Le lac des cygnes.
Premières mesures. La musique flotte.
- J’en ai assez, d’entendre toujours les mêmes accords.
Un bref instant, la Voix emplit la pièce : métallique, grésillante, elle semble surgir directement des murs mais Dawson n’en fait pas grand cas.
Allons bon ! Encore elle.
La Voix de la maison.
Toujours aussi mal lunée, qui plus est.
Détail troublant, elle ressemble à la sienne, en moins posée, moins mécanique, avec un phrasé plus franc, plus marqué. Un timbre, un soupçon d’émotion qui la rendent plus vivante. Au-delà : plus réelle... Mais après tout, peut-être qu’elle n’existe qu’au fond de son crâne, et qu’il se contente de l’imaginer ? Serait-ce si surprenant, dans sa situation ? ! Comment s’assurer qu’elle n’est pas qu’une illusion, sans personne à ses côtés pour le confirmer ? !
- Avec le nombre de pistes auxquelles tu peux avoir accès, renchérit ladite Voix, il est navrant de constater que tu en reviens toujours aux mêmes titres. Navrant et pénible, à la longue. Franchement, tu ne te lasses jamais ? !
- Tais-toi.
Le ton est sec, laconique, encombrée par la platitude d’un ordre répété un millier de fois.
- Je fais ce que je veux, pour ta gouverne, reprend-il sombrement, et ce que je veux aujourd’hui, c’est profiter de ce passage sans être interrompu, si c’est possible. D’autant que tes états d’âme n’intéressent que toi.
- Vraiment ? ! Alors, je me demande pourquoi tu m’as laissé libre accès au canal audio.
Avant que quiconque puisse répondre, l’importun s’empresse d’enchaîner :
- Quoique. En y réfléchissant, je crois que j’ai ma petite idée là-dessus.
Soupir blasé.
- Eh bien, soit. Eclaire ma lanterne.
- Ah, Ah ! Ce serait trop facile !
- Allez, puisque j’insiste, ne me fais pas languir : je suis curieux de savoir quelle bêtise tu es allé te mettre en tête.
- Reconnais-le, tu as besoin d’une tierce personne pour habiller ta solitude, te donner la réplique… Même si cette « personne »-là, c’est moi. Cet isolement forcé, cet emprisonnement volontaire, ce doit être terriblement éprouvant, quand on y songe. Ces longues, si longues années d’exil... Aucun humain ne peut supporter ça. C’est là que j’interviens. Que tu l’acceptes ou non, je suis le garde-fou, la barrière qui t’empêche de basculer dans le gouffre insondable de la schizophrénie. Si tu n’as pas perdu l’esprit - si tant est que ce soit effectivement le cas -, c’est à nos discussions que tu le dois : sans elles, tu parlerais aux murs et tu finirais par te prendre pour ce que tu n’es pas. Par conséquent, j’estime que c’est une raison suffisante pour t’interrompre quand je le souhaite, même si ce n’est pas à ton goût.
- Tes remarques sur ce que j’écoute ne sont pas pertinentes. Que tu parles ou que tu te taises, cela ne fait pas une grande différence. Encore que si tu te taisais, je ne serais pas obligé de te faire la leçon.
Il y a un bref silence, avant que la Voix rejaillisse :
- Ce serait merveilleux, n’est-ce pas ? ! Tu n’aurais qu’à claquer des doigts pour solliciter mon avis et me débrancher le reste du temps. L’idéal, pour toi, je me trompe ? ! Désolé, les gens sont ainsi : ils parlent quand ils le veulent et n’attendent que rarement la permission d’autrui pour faire part de leurs opinions. Ce sont eux qui décident si leur intervention est opportune ou pas. On ne les contrôle pas, ils ne disent pas toujours ce qu’on voudrait entendre. Parfois, ils ont des opinions contraires aux nôtres et ils les font valoir. Ça peut frustrer quelqu’un comme toi, néanmoins c’est ce qui fait d’eux des êtres uniques, indépendants, non de simples arc-réflexes programmés pour te plaire !
Dans la tempête, son interlocuteur ne se départ pas de son flegme.
- Je sais bien ce que sont les gens, merci. Je n’ai pas oublié. Il fut un temps où je les côtoyais.
- Tiens donc ? ! Tu en es sûr ?
- Pitié. Tu n’es ni une personne, ni un individu, alors, épargne-moi ce ton sentencieux.
- « Ni une personne, ni un individu » ? ! Ça, c’est ce que tu dis ; ce dont tu es persuadé, sans doute. Le fait que je sache t’interrompre prouve combien tu te trompes… Quelle ironie ! Chacun de nous semble désirer ce qui accable tant l’autre.
- Tu m’excuseras, mais ce que je désire n’a rien à voir avec une voix désincarnée tombant d’un haut-parleur !
- Parce que tu penses que j’aspire à une jeunesse désœuvrée, vautré dans un fauteuil de cuir, à écouter du Tchaïkovski en boucle ? !
- Tu commences à me fatiguer. Je vais bloquer la connexion et ce sera réglé.
- Pour toi. Comme toujours, ce sera réglé pour toi. Moi, je devrai subir tous tes caprices, et supporter ta musique jusqu’à écœurement.
- Si c’est comme ça que tu le prends…
D’une démarche résolue, Philip s’approche du terminal fixé dans la cloison et entre son code confidentiel. La mesure qu’il s’apprête à prendre est peut-être excessive mais il n’a pas le choix, il ne peut pas tolérer une telle insolence. L’autre avait une fâcheuse tendance à oublier qui commandait. Par extension : à oublier qui était libre, et qui ne l’était pas. Il ne l’avait que trop défié.
Pourtant, avant de valider, il s’arrête. Brutalement.
C’est à cet instant qu’on sonne à la porte.
dimanche 28 septembre 2008
samedi 20 septembre 2008
Mouvement 01 - De la Terre à la Lune - Segment 3
Un peu plus bas, une ombre marche le long du chemin, buttant sur chaque rocher, chaque défaut de terrain. Elle vacille, flanche, titube… Ses pieds traînent, raclent le sol, mais ils ne renoncent pas, aussi poursuit-elle sa route malgré la fatigue, redoublant de courage, sans jamais s’effondrer ou même s’autoriser de pause.
Déjà, déjà, elle peut apercevoir quelque chose au lointain : quelque chose d’insolite, de familier. Quelque chose qui, dans le soleil, ressemble à une maison.
Une petite maison blanche, perchée au sommet d’une colline.
Déjà, déjà, elle peut apercevoir quelque chose au lointain : quelque chose d’insolite, de familier. Quelque chose qui, dans le soleil, ressemble à une maison.
Une petite maison blanche, perchée au sommet d’une colline.
samedi 13 septembre 2008
Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 2
Assis dans son canapé, le jeune homme laisse vaquer ses pensées au gré de ses humeurs. La tête renversée en arrière, il goûte la mélodie qui a envahi le salon : dans son exil forcé, c’est la seule compagnie qu’il apprécie vraiment. La musique, les livres… Plusieurs milliers de titres stockés en numérique, puisés dans la plupart des grands genres reconnus : tout ce que l’opinion publique avait jugé digne d’intérêt, répertorié, catalogué, classé, archivé, commenté. Parfois, le choix est judicieux. Souvent, il est catastrophique. A force de déceptions, il s’est fait une raison : très rapidement, il a élu ses morceaux préférés, quelques standards symphoniques, rock ou blues antérieurs aux débuts du XXIème siècle, dont il ne s’écarte que rarement. Ses favoris lui permettent de tromper l’ennui, même s’ils ne masquent qu’à peine la langueur qui coule dans ses veines.
La musique, les livres…
Voilà ce qui lui permet de tenir. De diluer les ombres, jour après jour.
A fuir ce qu’il doit fuir.
Depuis ce qui lui semble des siècles, il y a une chanson qui l’obsède, un vieux thème nostalgique intitulé « What a Wonderful World », qu’il trouve plus fascinant à chaque nouvelle écoute tant il peint à merveille l’atmosphère de ce quotidien déroutant, malléable, où il ne peut qu’attendre. Attendre. Attendre de trouver, de savoir. Savoir s’il n’a pas tort : de vivre, de croire, d’attendre encore. Combien de jours ? Combien d’années ? Il n’en est pas très sûr ; et pourquoi s’en soucierait-il ? Il n’y a que le défilé des saisons, l’éclosion des premiers bourgeons, les fruits sucrés, la chute des feuilles pour lui rappeler à quel point les choses sont éphémères.
C’est peu, quand on y réfléchit.
Trop peu.
Souvent, il se surprend à regretter d’être aussi isolé, si accablé, à l’intérieur, toutefois… A-t-il le choix ? Enfants, soldats, femmes ou vieillards, la guerre les a tous emportés, sans distinction. Elle n’a rien laissé derrière elle.
Rien du tout.
Dans les mois qui avaient suivi, il s’était longuement demandé s’il devait retourner chez lui, se mettre à la recherche d’éventuels survivants, les aider à se regrouper, leur prêter assistance ; cependant il s’était vite résigné : la race humaine était allée trop loin. Elle pouvait peut-être échapper aux bombes, aux tirs des satellites, aux radiations résiduelles mais qu’aurait-elle pu faire face aux innombrables virus de combat, sans parler des répercutions de l’hiver nucléaire ? ! Longtemps, la couche de poussière soulevée avait noirci le ciel, lui donnant de l’espace l’apparence d’une bulle prête à éclater. Il n’y avait plus rien, sur la Terre : plus personne, plus d’espoirs et lui, il était condamné à rester seul, ici, avec ses doutes, ses regrets, ses cauchemars, sa musique et ses livres…
Ainsi passent ses journées, divisées entre réflexions dérisoires, notes en sourdine et lassitude feutrée, comme si tout était terminé, pour lui, pour eux, pour l’univers entier : comme s’il revivait le même jour, la même nuit, inlassablement, muré dans son bureau à l’entrée du sous-sol, travaillant sans relâche sans jamais approcher du but qu’il veut atteindre. Les années lui échappent mais il n’y prend pas garde. L’éternité s’est refermée sur lui. Tout se répète toujours. L’Histoire - son histoire - n’a pas de fin : elle n’en aura jamais.
C’est écrit.
Lorsque l’exil lui pèse, il essaie de fermer les yeux, de se reposer ne serait-ce qu’une heure, malheureusement… Pour peu qu’il y parvienne, ce sont à nouveau les mêmes rêves dévorés de remords, les mêmes cris, les mêmes râles, le même visage. Refusant de se refermer, ses plaies réveillent les vieilles douleurs. Il est seul, désormais ; il lui faut s’y résoudre. Se résoudre à attendre. A rêver.
A apprendre.
Encore.
La musique, les livres…
Voilà ce qui lui permet de tenir. De diluer les ombres, jour après jour.
A fuir ce qu’il doit fuir.
Depuis ce qui lui semble des siècles, il y a une chanson qui l’obsède, un vieux thème nostalgique intitulé « What a Wonderful World », qu’il trouve plus fascinant à chaque nouvelle écoute tant il peint à merveille l’atmosphère de ce quotidien déroutant, malléable, où il ne peut qu’attendre. Attendre. Attendre de trouver, de savoir. Savoir s’il n’a pas tort : de vivre, de croire, d’attendre encore. Combien de jours ? Combien d’années ? Il n’en est pas très sûr ; et pourquoi s’en soucierait-il ? Il n’y a que le défilé des saisons, l’éclosion des premiers bourgeons, les fruits sucrés, la chute des feuilles pour lui rappeler à quel point les choses sont éphémères.
C’est peu, quand on y réfléchit.
Trop peu.
Souvent, il se surprend à regretter d’être aussi isolé, si accablé, à l’intérieur, toutefois… A-t-il le choix ? Enfants, soldats, femmes ou vieillards, la guerre les a tous emportés, sans distinction. Elle n’a rien laissé derrière elle.
Rien du tout.
Dans les mois qui avaient suivi, il s’était longuement demandé s’il devait retourner chez lui, se mettre à la recherche d’éventuels survivants, les aider à se regrouper, leur prêter assistance ; cependant il s’était vite résigné : la race humaine était allée trop loin. Elle pouvait peut-être échapper aux bombes, aux tirs des satellites, aux radiations résiduelles mais qu’aurait-elle pu faire face aux innombrables virus de combat, sans parler des répercutions de l’hiver nucléaire ? ! Longtemps, la couche de poussière soulevée avait noirci le ciel, lui donnant de l’espace l’apparence d’une bulle prête à éclater. Il n’y avait plus rien, sur la Terre : plus personne, plus d’espoirs et lui, il était condamné à rester seul, ici, avec ses doutes, ses regrets, ses cauchemars, sa musique et ses livres…
Ainsi passent ses journées, divisées entre réflexions dérisoires, notes en sourdine et lassitude feutrée, comme si tout était terminé, pour lui, pour eux, pour l’univers entier : comme s’il revivait le même jour, la même nuit, inlassablement, muré dans son bureau à l’entrée du sous-sol, travaillant sans relâche sans jamais approcher du but qu’il veut atteindre. Les années lui échappent mais il n’y prend pas garde. L’éternité s’est refermée sur lui. Tout se répète toujours. L’Histoire - son histoire - n’a pas de fin : elle n’en aura jamais.
C’est écrit.
Lorsque l’exil lui pèse, il essaie de fermer les yeux, de se reposer ne serait-ce qu’une heure, malheureusement… Pour peu qu’il y parvienne, ce sont à nouveau les mêmes rêves dévorés de remords, les mêmes cris, les mêmes râles, le même visage. Refusant de se refermer, ses plaies réveillent les vieilles douleurs. Il est seul, désormais ; il lui faut s’y résoudre. Se résoudre à attendre. A rêver.
A apprendre.
Encore.
samedi 6 septembre 2008
Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 1
A première vue, la route n’est pas très large, mais bien entretenue. C’est un petit chemin de terre, bordé d’un liseré de métal, qui longe les champs en germes sur des dizaines de kilomètres sans que rien ne vienne jamais en troubler la quiétude. Les bruits, les rires, les cavalcades, ce qu’on appelle la vie, tout est fini depuis longtemps, à moins que rien n’ait jamais commencé. Qui, aujourd’hui, pourrait le dire ? Insensible à ces considérations, la route s’étend, droit devant elle, informe, plane, sans relief ni virages d’aucune sorte.
Vers quelle destination ? !
En a-t-elle une, seulement ?
Une grande cité, encore ? Une de ces villes qui gisent un peu partout, laissées à la végétation ? Sans doute. De toute façon, là d’où elle vient, là où elle va, cela n’a plus le moindre sens puisque personne ne l’empruntera plus, à l’avenir.
Si tant est que quelqu’un l’aie déjà empruntée.
Dans la plaine frissonnante, c’est la fin de l’hiver : l’air est pur, frais, plein de vigueur, l’atmosphère est tranquille, baignée d’immensité. Aux environs, pas de mouvements, si ce n’est d’infimes dos de vagues roulant sur une herbe précoce, agitant à chaque souffle les touches de ce tableau sans âme dont le cadre aurait disparu, fondu à une réalité qu’il remplaçait avec conscience.
Coïncidence ? Si l’on suit la route pendant quelques heures, on arrive au pied d’une colline plantée au milieu de nulle part : un petit promontoire rocheux au sommet duquel trône une maison de plain-pied, jolie, spacieuse, l’idée qu’on se ferait d’une maison de campagne, agréable, fonctionnelle, architecturalement harmonieuse... Ses murs recouverts de crépi, son toit de tuiles rectangulaires, sa cheminée de briques, sa charpente apparente : tout concourt à lui conférer des allures de mirage. Autre élément frappant : le nombre important de fenêtres. Lorsque le soleil monte, que s’effacent les nuages, les pièces à l’intérieur doivent être d’une grande clarté, pleine d’agréments en demi-teinte.
Accolés au flanc sud : une véranda, un potager, un garage de tôle ondulée avec, dix mètres plus loin, un chêne plusieurs fois centenaire dont les branches jouent avec la brise, quelle que soit la saison. En grimpant jusqu’au faîte - ce qui, avec de l’habitude, doit être un jeu d’enfant -, on s’ouvre mille et une perspectives sur la vallée en contrebas. Maïs, blé, tournesols : des champs, des champs, un horizon de champs avec, toujours, la route qui se prolonge là-bas, disparaissant dans quelque insoupçonnable ailleurs.
Une véritable invitation aux joies de l’aventure.
De son côté, le potager s’achève en pelouse synthétique, qu’entoure une clôture aux montants de bois dont la présence quasi-martiale protège le terrain des curieux. Pour y entrer, il faut passer un lourd portail à deux battants, emprunter une allée de pierres... Là, c’est le porche. Plus que quelques marches à gravir : on se retrouve sur le pas de la porte, face à la vitre du hall. Teintée, comme il se doit. Perdue au cœur d’un songe.
L’endroit paraît n’avoir aucune réalité : tout est si beau, si soigné, si parfait… La maison, la colline, les champs en friche. La route vide, infinie. Un décor construit de toutes pièces, griffonné à la hâte sur la toile d’un théâtre antique. Tout a l’air si ancien, si archaïque. A quelques détails près, la maison rappelle un standard européen de la seconde moitié du vingtième siècle, désuet, aseptisé, réduit à quelques traits saillants, grossiers, à une imitation adroite mais sans saveur, un simulacre de retour en arrière, un assemblage de lieux communs et d’idées préconçues, comme si quelqu’un jouait ici à donner corps à ses mensonges. Tout est faux, tout est creux : se dégage de l’ensemble une sensation de décalage, d’anachronisme. Ainsi, bien que le pavillon semble appeler le voyageur à une halte bienvenue, nul ne s’y risque jamais, pourtant : nul ne fait jamais grincer les gonds du portail, nul ne traverse jamais sa cour. Quant à faire tinter son carillon électrique... Dans la cuisine, parfois, un réveil sonne que nul ne se donne la peine d’arrêter. Il sonne, sonne encore, puis se tait.
L’après-midi commence et s’annonce agréable, comme à l’accoutumée : la porte-fenêtre est entrouverte, un léger courant d’air fait claquer les rideaux. Sous le chêne gigantesque, vêtu d’un des costumes noirs qu’il affectionne tant, Philip Dawson rêve au hasard en contemplant l’azur.
Quel dommage, déplore-t-il, d’être seul à pouvoir profiter de tels instants. Aussi respectueusement que possible, il se tient en retrait tandis que le soleil fait des rais flamboyants à travers la ramure de l’arbre. Le spectacle est simple, indicible, sans cesse réinventé. Ceux qui, jadis, s’étaient lancés en quête d’un hypothétique paradis étaient passés devant lui sans le voir : un chêne, de la lumière, un peu de vent… La vérité profonde de l’univers.
D’un geste soigneusement calculé, il ramène ses mèches en arrière, inspire profondément. Le Paradis. L’absence, le manque, la solitude. Personne pour partager le monde, personne pour vivre auprès de lui. Pas de fin, de raison, rien que le poids de ses responsabilités, le poison des regrets, le déchirement… Car s’il désire l’oubli, il veut, il doit se souvenir.
Aussi laisse-t-il retomber ses paupières.
Prêt à sentir les doigts de la lumière lui caresser la peau.
C’est étrange, conclut-il. Etrange comme le monde peut changer, quand on prend du recul. Il suffit de fermer les yeux ne serait-ce qu’une seconde et tout est différent, tout s’est désassemblé, réassemblé sans qu’on en ait conscience. Le Paradis… Ils ont cru le trouver dans une autre existence, plus juste et plus sensée, cependant il n’y a pas d’au-delà, il n’y en a jamais eu.
Parfois, ils l’ont cherché de leur vivant, seulement ils ne se trompaient pas.
Il n’y avait pas de paradis sur Terre.
Sur ce, il se détourne, quitte le nid de branchages pour retrouver les cieux, fait craquer ses phalanges, s’avance vers la maison et disparaît à l’intérieur. Dehors, tout s’est figé, plus rien ne bouge, la brise ne chuchote plus, le grand chêne se rendort. Plus haut monte une belle bille de couleur bleue, toute cerclée de nuages. Imposante et sublime. Une planète magnifique, limpide, nacrée.
Ainsi,
Là-haut, tout, tout là-haut,
La Terre s’élève au cœur du ciel.
Vers quelle destination ? !
En a-t-elle une, seulement ?
Une grande cité, encore ? Une de ces villes qui gisent un peu partout, laissées à la végétation ? Sans doute. De toute façon, là d’où elle vient, là où elle va, cela n’a plus le moindre sens puisque personne ne l’empruntera plus, à l’avenir.
Si tant est que quelqu’un l’aie déjà empruntée.
Dans la plaine frissonnante, c’est la fin de l’hiver : l’air est pur, frais, plein de vigueur, l’atmosphère est tranquille, baignée d’immensité. Aux environs, pas de mouvements, si ce n’est d’infimes dos de vagues roulant sur une herbe précoce, agitant à chaque souffle les touches de ce tableau sans âme dont le cadre aurait disparu, fondu à une réalité qu’il remplaçait avec conscience.
Coïncidence ? Si l’on suit la route pendant quelques heures, on arrive au pied d’une colline plantée au milieu de nulle part : un petit promontoire rocheux au sommet duquel trône une maison de plain-pied, jolie, spacieuse, l’idée qu’on se ferait d’une maison de campagne, agréable, fonctionnelle, architecturalement harmonieuse... Ses murs recouverts de crépi, son toit de tuiles rectangulaires, sa cheminée de briques, sa charpente apparente : tout concourt à lui conférer des allures de mirage. Autre élément frappant : le nombre important de fenêtres. Lorsque le soleil monte, que s’effacent les nuages, les pièces à l’intérieur doivent être d’une grande clarté, pleine d’agréments en demi-teinte.
Accolés au flanc sud : une véranda, un potager, un garage de tôle ondulée avec, dix mètres plus loin, un chêne plusieurs fois centenaire dont les branches jouent avec la brise, quelle que soit la saison. En grimpant jusqu’au faîte - ce qui, avec de l’habitude, doit être un jeu d’enfant -, on s’ouvre mille et une perspectives sur la vallée en contrebas. Maïs, blé, tournesols : des champs, des champs, un horizon de champs avec, toujours, la route qui se prolonge là-bas, disparaissant dans quelque insoupçonnable ailleurs.
Une véritable invitation aux joies de l’aventure.
De son côté, le potager s’achève en pelouse synthétique, qu’entoure une clôture aux montants de bois dont la présence quasi-martiale protège le terrain des curieux. Pour y entrer, il faut passer un lourd portail à deux battants, emprunter une allée de pierres... Là, c’est le porche. Plus que quelques marches à gravir : on se retrouve sur le pas de la porte, face à la vitre du hall. Teintée, comme il se doit. Perdue au cœur d’un songe.
L’endroit paraît n’avoir aucune réalité : tout est si beau, si soigné, si parfait… La maison, la colline, les champs en friche. La route vide, infinie. Un décor construit de toutes pièces, griffonné à la hâte sur la toile d’un théâtre antique. Tout a l’air si ancien, si archaïque. A quelques détails près, la maison rappelle un standard européen de la seconde moitié du vingtième siècle, désuet, aseptisé, réduit à quelques traits saillants, grossiers, à une imitation adroite mais sans saveur, un simulacre de retour en arrière, un assemblage de lieux communs et d’idées préconçues, comme si quelqu’un jouait ici à donner corps à ses mensonges. Tout est faux, tout est creux : se dégage de l’ensemble une sensation de décalage, d’anachronisme. Ainsi, bien que le pavillon semble appeler le voyageur à une halte bienvenue, nul ne s’y risque jamais, pourtant : nul ne fait jamais grincer les gonds du portail, nul ne traverse jamais sa cour. Quant à faire tinter son carillon électrique... Dans la cuisine, parfois, un réveil sonne que nul ne se donne la peine d’arrêter. Il sonne, sonne encore, puis se tait.
L’après-midi commence et s’annonce agréable, comme à l’accoutumée : la porte-fenêtre est entrouverte, un léger courant d’air fait claquer les rideaux. Sous le chêne gigantesque, vêtu d’un des costumes noirs qu’il affectionne tant, Philip Dawson rêve au hasard en contemplant l’azur.
Quel dommage, déplore-t-il, d’être seul à pouvoir profiter de tels instants. Aussi respectueusement que possible, il se tient en retrait tandis que le soleil fait des rais flamboyants à travers la ramure de l’arbre. Le spectacle est simple, indicible, sans cesse réinventé. Ceux qui, jadis, s’étaient lancés en quête d’un hypothétique paradis étaient passés devant lui sans le voir : un chêne, de la lumière, un peu de vent… La vérité profonde de l’univers.
D’un geste soigneusement calculé, il ramène ses mèches en arrière, inspire profondément. Le Paradis. L’absence, le manque, la solitude. Personne pour partager le monde, personne pour vivre auprès de lui. Pas de fin, de raison, rien que le poids de ses responsabilités, le poison des regrets, le déchirement… Car s’il désire l’oubli, il veut, il doit se souvenir.
Aussi laisse-t-il retomber ses paupières.
Prêt à sentir les doigts de la lumière lui caresser la peau.
C’est étrange, conclut-il. Etrange comme le monde peut changer, quand on prend du recul. Il suffit de fermer les yeux ne serait-ce qu’une seconde et tout est différent, tout s’est désassemblé, réassemblé sans qu’on en ait conscience. Le Paradis… Ils ont cru le trouver dans une autre existence, plus juste et plus sensée, cependant il n’y a pas d’au-delà, il n’y en a jamais eu.
Parfois, ils l’ont cherché de leur vivant, seulement ils ne se trompaient pas.
Il n’y avait pas de paradis sur Terre.
Sur ce, il se détourne, quitte le nid de branchages pour retrouver les cieux, fait craquer ses phalanges, s’avance vers la maison et disparaît à l’intérieur. Dehors, tout s’est figé, plus rien ne bouge, la brise ne chuchote plus, le grand chêne se rendort. Plus haut monte une belle bille de couleur bleue, toute cerclée de nuages. Imposante et sublime. Une planète magnifique, limpide, nacrée.
Ainsi,
Là-haut, tout, tout là-haut,
La Terre s’élève au cœur du ciel.
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