samedi 22 novembre 2008

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 9

Resurgissant après une courte pause, la Voix ne lui laisse pas le loisir de poursuivre.

- Qu’est-ce que tu fuis, au juste ?

- De quoi est-ce que tu parles ?

- De cette histoire, avec Eléanore.


Evidemment. Eléanore…

Instinctivement, il serre le poing. Cet imbécile ! ! Pourquoi ne pouvait-il pas éviter d’en revenir toujours à Elle ? ! Etait-il aussi stupide qu’il paraissait l’être, ou prenait-il plaisir à le persécuter ? !

Subitement, sa colère éclate.


- Arrête de parler d’elle ! ! Je ne veux plus que tu prononces son nom en ma présence, est-ce que c’est clair ? !

- Parce que tu l’as aimée, ou parce que tu n’arrives pas à l’oublier ? ! C’est ça que tu fuis ? ! Le Passé ? !

- TU… Philip commence par crier, mais se ressaisit bientôt. Tu sais très bien ce que je fuis, alors fous-moi la paix ! !

- Tout ça parce que tu souhaites devenir quelqu’un d’autre.

- D’accord, tu as gagné. Cette fois, j’en ai assez.

Excédé, il se lève, se dirige vers le moniteur. Y entre son code prioritaire. S’apprête à confirmer son ordre. Aussitôt, la maison laisse transparaître son inquiétude.

- Eh là, doucement ! Tu ne vas pas…

- Si. Je t’interdis l’accès au canal d’émission.

- Pourquoi ? ! Parce que j’ai parlé d’Elle ?

Mal à l’aise, il essaie de ne pas sembler contrarié.

- Non. Ça n’a rien à voir avec ça.

Bien entendu, il ment. Il est piqué au vif par un discours beaucoup trop pertinent pour qu’il puisse en faire abstraction : plus que tout, il est furieux d’avoir été remis à sa place par son…

Par cette Voix qui l’agace.

Il a beau tenter de dissimuler sa rage, celle-ci se ressent aisément, ce qui ne l’empêche pas d’essayer de garder la face, même si ses explications ne sont pas très convaincantes :

- C’est à cause de cette fille, O.K. ? ! Dieu sait ce qu’elle irait s’imaginer si tu me désobéissais et que tu t’avisais de lui faire la conversation ! A cet âge-là, on est impressionnable. Je ne veux pas qu’elle croie à une maison hantée. Et puis, tu es trop impulsif. Tu finirais par lui révéler qui tu es.

- L’Esprit de la maison.

Parfaitement calculée, la réplique est cinglante.

- L’Esprit de la maison, oui. Exactement.

Il voudrait donner de meilleures raisons seulement il n’en a pas.

- Il ne faut pas qu’elle ait vent de ton existence, tu comprends ? Les circonstances l’exigent.

- Evidemment. Je comprends tout à fait. Maintenant que tu l’as elle, tu vas pouvoir te débrouiller sans moi ! Quelle chance ! Le grand Philip Dawson a une nouvelle amie !

Il est tard : Philip est exténué, il ne veut pas relever le sarcasme. Après tout, pourquoi s’en donner la peine, quand tout a été dit ? !

- Tu es prêt ?

- Pour combien de temps, le black-out ?

- Autant qu’il le faudra.

- Je vois. J’espère quand même que tu me tiendras au courant, si tu apprends des choses sur elle.

- Je le ferai, je t’en donne ma parole.

Chose extraordinaire, cette fois, il est sincère.

Pour ce que ça lui coûte.

Avant qu’il ne verrouille les communications, la paroi la plus proche s’offre le luxe d’une dernière raillerie.

- Ça promet d’être intéressant. Un intrus dans ton univers. Un individu. Une de ces odieuses créatures qui interrompent à tout bout de champ. Tu sais, même si tu te débarrasses de moi, je crois que tu n’es plus prêt de pouvoir écouter ta musique tranquille !


Elle aurait certainement ponctué ces mots d’un ricanement si le jeune homme n’avait pas mis sa menace à exécution, coupé le système principal, refermé le panneau mural et quitté la salle à manger. Bon. Que faire, maintenant ?, s’interroge-t-il déjà. Avec cette invitée surprise dans les parages, hors de question d’aller travailler au sous-sol, alors… Se reposer ? C’est qu’il n’en a pas très envie. Trop de contradictions se bousculent sous son crâne, trop de pressentiments... Et puis, il a peur de ses rêves, trop sombres, trop équivoques. A pas de loup, il traverse le salon, s’engage dans le couloir, entre dans la chambre.

samedi 1 novembre 2008

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 8

La Voix de la maison interrompt ses pensées, néanmoins il décide de ne pas s’en soucier : il vient de rétablir la connexion et, pour l’instant, il a d’autres préoccupations en tête.

- Elle est couchée ?, lui demande-t-elle, cachant mal son excitation.

Se retournant, il a un vague haussement d’épaule.

- Depuis un bon moment. Elle était épuisée. J’ignore d’où elle vient, mais c’est sans doute loin d’ici.

- Est-ce qu’elle t’a expliqué qui elle était ? Ce qu’elle faisait sur la colline ? !

- Moins fort, intime-t-il en retour. Tu vas la réveiller.

Ce à quoi il ajoute, du bout des lèvres :

- Elle n’a même pas ouvert la bouche. Elle s’est effondrée comme une masse dès qu’elle s’est assise dans le canapé. Je l’ai tout de suite couchée.

- Dans ton lit, j’imagine.


Allons bon ! !, se renfrogne le maître des lieux. De l’humour, à présent.

Ou du moins, une piètre tentative.




Cette Voix…

Pourquoi n’apprenait-elle pas à tenir sa langue, au lieu d’ironiser à tort et à travers ?

- C’est une môme de dix ans, grommelle-t-il, dépité. Et quand bien même, en aurait-elle dix huit de plus que ça n’y changerait rien, tu le sais aussi bien que moi. Alors, fais-moi grâce de tes insinuations.

- Si tu insistes.

Faussement dubitatif, l’Autre se fait plus sérieux.

- Elle lui ressemble, tu ne trouves pas ? A Eléanore, je veux dire.

Aussitôt, il tressaille. Des pans de rêve refont surface : des tours, de la brume, des miroirs… Une petite fille. La voix d’Eléanore qui répétait sans cesse :

Viens me rejoindre.

Troublé, il fait un faux mouvement, trébuche, se rattrape au coin de la table et se rétablit de justesse. Un rêve, un simple rêve… Et pourtant, si réel. Le hasard ? ! Il y réfléchit longuement, avant de conclure :

- Tu as raison, elle lui ressemble. Encore que… Pas tant que ça, en fait. Elle me rappelle quelqu’un, c’est évident, mais impossible de savoir qui. Quoi qu’il en soit, effectivement, elle a un petit air d’Eléanore.

- Ses yeux.

- Pardon ?

- Elle a ses yeux. Ils sont du même bleu, de la même clarté. Ils capturent littéralement le regard.

Sans s’en rendre compte, Philip se crispe. C’est un sujet qu’il n’aime pas évoquer - un sujet qui lui est pénible -, cependant ces paroles l’intriguent.

- Et comment connais-tu la couleur de ses yeux ? ! Je croyais qu’elle t’apparaissait comme une ombre indéfinissable ?

- Exact. A un centième de seconde près. Tandis qu’elle sortait du champ d’un capteur externe, le brouillage s’est atténué. J’ai pu apercevoir ses yeux et immédiatement, j’ai pensé…

- C’est bon. Laisse tomber les comparaisons, d’accord ? Je ne suis pas d’humeur à parler d’Elle.

Voulant éviter toute protestation, il passe à autre chose :

- A propos du système de surveillance, tu as trouvé l’origine du problème ?

- Pas tout à fait. J’ai beau revérifier régulièrement tous les programmes, je ne relève rien d’anormal. Sans doute un dysfonctionnement dû à l’usure des circuits annexes, ou une gestion trop erratique des connexions.

- A moins que nous ayons vraiment affaire à un fantôme.

La remarque lui a échappé. Après coup, se remémorant son rêve, il se met à trembler.

- Non, sois sans craintes. Le problème vient des canaux vidéo. Toi-même, tu n’apparais pas toujours distinctement sur mes infoscreens. Pour être franc, j’ai de plus en plus de mal à discerner tes contours comme je le devrais. Il n’y a que le décor qui n’est pas affecté par cette anomalie. Sans doute un défaut de focus. Ne te ronge pas les sangs pour ça.

- Je m’en remets à ton jugement. C’est toi le spécialiste.

Laissant planer la phrase, il se tait une minute, le temps de faire le point.

Un être humain. Après toutes ces années, à des milliers de kilomètres de sa planète natale. Un enfant, qui plus est. Une petite fille.


Cela ne tenait pas debout.