lundi 29 décembre 2008

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 13

- C’est que… Tout le monde est mort, se lamenta-t-elle, gorge nouée. Il n’y a plus personne, plus de vie, plus rien. La Mort est descendue et n’a laissé que moi, seule, infiniment seule. Elle n’a pas voulu m’emmener.

Cette dernière plainte le ramena à la réalité. Pupilles écarquillées, il la dévisagea et se mordit la langue.

Quel imbécile ! !

Qu’est-ce qui lui avait pris, de se montrer aussi brutal ? !


Elle aussi, elle avait sans doute perdu des personnes qui lui étaient chères ; et elle était autrement plus fragile que lui ! Quelles que soient les épreuves qu’il avait traversées, il n’avait pas à la traiter de cette manière, c’était impardonnable !

Cherchant à la réconforter, il lui frotta nerveusement les cheveux avant de remarquer :

- C’est vrai, tu n’es pas morte, mais nous sommes deux dans ce cas-là. Alors, pourquoi d’autres que nous n’auraient-ils pas eu cette chance ? Toi-même, tu as dû naître bien après la fin de la guerre, il y a donc de l’espoir. Tes parents, où est-ce qu’ils sont ?

Elle se recroquevilla.

- Je ne sais pas.

- Est-ce qu’ils sont… Morts ?

- Je ne sais pas, marmonna-t-elle, comme un disque rayé.

Visiblement, elle souffrait rien que de devoir le reconnaitre, et cependant… Malgré le mal que cela lui faisait, elle le reconnaissait sans amertume.

- Un jour, je me suis réveillée et ils n’étaient plus près de moi. Je n’avais plus de père, je n’avais plus de mère pour se soucier de moi. Ils ne m’avaient rien laissé d’eux, pas même quelques souvenirs.

- Pas même quelques souvenirs ? !, frissonna-t-il. Qu’est-ce que ça signifie, Eléanore ? De quels souvenirs est-ce que tu veux parler ?

Il n’avait pas pu s’empêcher de poser la question mais au fond, il savait pertinemment à quoi il devrait s’en tenir : elle ne pourrait rien lui apprendre, rien éclaircir, rien expliquer… Tant pis. Dans l’immédiat, seuls comptaient les perles de lumière qui luisaient sur ses joues.

- Ce matin-là, hoqueta-t-elle, il faisait gris, il faisait froid, si froid... Pour moi, c’était le premier de tous les matins, il n’y en avait jamais eu avant celui-ci. Ma mémoire était vide, réduite à quelques pièces éparses, quelques fragments sans cohérence, rien que des sensations : un nom – Eléanore -, qui n’était peut-être pas le mien, la certitude d’avoir eu des parents, mais sans pouvoir me rappeler le moindre détail les concernant. Leur tendresse, leurs conseils, les histoires qu’ils me racontaient quand j’étais plus petite, tout m’avait été enlevé pendant que je dormais.

La fermeté avec laquelle elle s’exprimait laissa Philip admiratif autant qu’interloqué : ainsi, elle avait tenu bon, sans le soutien d’adultes, dans un monde sauvage, menaçant, aux lisières de la mort ? ! En dépit de son âge, elle faisait preuve d’une force de caractère qu’il était loin d’avoir, lui-même.

- Et qu’est-ce que tu as fait, ensuite ?, risqua-t-il avec un tact dont il n’était pas coutumier.

- J’ai marché, simplement. Est-ce que j’avais le choix ? Je n’avais nulle part où aller, nulle part où m’installer, pas de chez-moi, pas de repères, alors j’ai erré au hasard des jours, des mois, peut-être même des années durant, espérant rencontrer quelqu’un ou bien m’écrouler pour toujours, sans plus jamais pouvoir me relever.

Buttant sur cet aveu, elle se tassa encore, éclata en sanglots et cacha son visage dans le creux de ses paumes, sans que son hôte puisse rien faire pour la consoler. Il le devait, pourtant, il en était conscient : faire un geste - juste un geste ! -, de manière à la rassurer, la soulager d’un peu de sa douleur, lui faire comprendre qu’elle ne serait plus seule, qu’il serait là - qu’il serait toujours là - pour elle, qu’elle pouvait se reposer sur lui, désormais.

La prendre dans ses bras, lui saisir la main… Qu’importe, du moment qu’il réagissait !


Hélas, il en fut incapable. Il sentait son cœur se serrer, évidemment, seulement il avait beau essayer de se raisonner, il ne pouvait que rester là, immobile, impuissant, ses muscles refusant de bouger, s’efforçant d’avancer ne serait-ce que d’un pas vers elle, en vain. Au bout du compte, tout ce qu’il put faire fut un mouvement dans sa direction : un mouvement maladroit, et qui venait trop tard. De son côté, en une seconde, elle avait essuyé ses larmes, comme si elles n’avaient été qu’un mirage, un instant d’égarement, enfouissant son chagrin au plus profond d’elle-même pour afficher un nouveau sourire, moins franc, plus rêveur.

- J’y pense !, s’exclama-t-elle soudain, avec un soupçon de malice. Vous ne m’avez même pas dit qui vous êtes !


Il n’en fallut pas plus pour le tirer de sa torpeur.

- Décidément, aujourd’hui, je manque à tous mes devoirs. C’est à se demander ce qu’on m’a appris quand j’avais ton âge. Je m’appelle Philip ; Philip Dawson.

- Philip Dawson. Elle opina. Un nom intéressant. Familier, qui plus est. J’ai l’impression de l’avoir déjà entendu.

- C’est peu probable. Je ne m’éloigne que très rarement de cette colline. Tu dois confondre avec un autre.

- En rêve, c’est ça !, s’éclaira-t-elle, lui coupant la parole. En rêve, ça me revient ! Dans un rêve avec des miroirs ! !

Il y eut comme une sorte d’écho sur le mot miroir.

Un écho, ou plutôt…



Un reflet.

Il inclina la nuque en signe de capitulation. Trop de coïncidences, d’éléments défiant l’entendement, de mystères qu’il ne pourrait pas élucider. Autant les accepter comme tels et ne pas s’en soucier…Du moins, pour le moment. Son existence, l’aisance avec laquelle elle lui parlait, sa présence sur la Lune… C’était si surprenant, en soi. Malgré cela, en y réfléchissant, le lieu où il vivait semblait-il moins factice ? Quelle était la valeur exacte de cet endroit intemporel ? Etait-il vraiment plus crédible, plus plausible que ce qu’il vivait maintenant ? A peine. Comme si le monde réel avait cessé après la catastrophe, ne laissant que des fantasmagories pour occuper l’espace, habiller l’univers de quelques songes rebelles, emmaillotés de courants ascendants, mêlés d’ambitions et de regrets dérobés aux morts.

Un jour prochain, tout s’effacerait, sans doute, et ni lui, ni la petite fille n’auraient jamais vécu.

- Il m’arrive de faire des rêves de ce genre, avoua-t-il enfin. Avec de grands miroirs.

- Vous êtes sérieux ? !, s’épanouit Eléanore. Alors si ça se trouve, peut-être que nous étions destinés à nous rencontrer, qui sait ? ! Peut-être qu’il n’y a pas de hasard, et que tout est écrit, vous ne le croyez pas ?



Peut-être, oui…

Peut-être pas.


Il haussa les épaules.


Ce qu’il en était véritablement, l’avenir le leur dirait.

Sur ce, il se leva et cala ses poings sur ses hanches.

- Tu dois avoir faim, je me trompe ?

Il n’eut pas à reformuler. Ni une, ni deux, sa jeune invitée bondit sur ses pieds, si énergiquement qu’elle faillit le bousculer.

- Non ! !, lança-t-elle, s’écriant presque : bien sûr que non, vous ne vous trompez pas ! ! Ça fait au moins quatre jours que je n’ai pas mangé ! !

Impressionné, il lui fit signe de le suivre sans délai.

- Pour le petit déjeuner, il est un peu tard. Autant passer directement au déjeuner, si tu n’y vois pas d’objection.

- Au contraire ! Ce serait parfait !

Avec un brin de coquetterie, elle lissa les bords de sa jupe avant de lui emboîter tranquillement le pas.

- Je veux des crêpes !, fit-elle en feignant le caprice. Avec du sucre, du chocolat. Des œufs frais, des tomates. Des pommes de terre. Du gruyère. Du pain chaud. Du lait. Des croque-monsieur.

Il rit.

- Tu auras tout ce que tu veux, mais pas forcément dans cet ordre-là !


- C’est juré ?, Vous allez vraiment me préparer tout ça ?

Devant tant d’enthousiasme, il ne put que s’esclaffer de plus belle.

- Tout ça et plus, si tu en as envie. Mais autant être honnête, ce n’est pas moi qui ferai quoi que ce soit. Aux fourneaux, je suis une calamité.

Elle mordilla ses lèvres.

- Donc, il y a quelqu’un d’autre, c’est ça ? ! Quelqu’un que je n’ai pas rencontré ? !

- En quelque sorte. En fait, ce quelqu’un est ici, dans cette chambre, partout autour de toi ; dans chaque pièce, chaque couloir, jusque dans l’air que tu respires.

- Vous voulez dire… La maison ? !

dimanche 21 décembre 2008

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 12

La première chose qu’il vit, en s’éveillant, ce fut ses yeux : ses grands yeux clairs posés sur lui, perplexes, inquisiteurs ; tant et si bien qu’un instant, il crut qu’il rêvait encore, puis le monde revint à sa place. Ainsi, il s’était assoupi ? ! Curieux. Habituellement, il pouvait tenir des semaines sans fermer l’œil, et là…

Se redressant, il se massa les tempes, étouffa un bâillement et s’installa face à l’enfant assise au coin du lit. Une nouvelle fois, il ressentit cette impression de calme qui l’avait intimement touché, alors qu’elle reposait et qu’il la regardait dormir : toute la dureté, toute la sécheresse, tous les griefs dont il portait les germes au sein du monde d’avant s’étaient évanouis dans cette rencontre. Est-ce que tu sais parler ?, s’interrogea-t-il, pour la forme.

Probablement pas.

Les circonstances étant ce qu’elles étaient, comment l’aurait-elle pu ? Son « bonjour » de la veille n’avait fait que singer le sien, il ne pouvait pas en être autrement. C’était ainsi qu’elle s’adaptait à son nouveau milieu, ainsi qu’elle survivait, aussi cherchait-il déjà comment se faire comprendre d’elle quand elle articula trois mots, achevant de le déstabiliser. Sa voix était translucide, cristalline, limpide comme l’eau vive de montagne, d’une sonorité si particulière qu’elle lui donnait l’aplomb d’une grande personne.


- Je m’appelle Eléanore, lâcha-t-elle tandis qu’il perdait pied.

La phrase résonnant dans la pièce, il répétait sans cesse :


Ce n’est pas possible.

Ce n’est pas possible.

Ce n’est pas possible.


C’était comme dans son rêve - exactement comme dans son rêve ! - : elle lui souriait, et elle déclarait : « Je m’appelle Eléanore ».


Le même sourire. La même voix.

Ce n’était pas normal.



Il devait y avoir une bonne explication : elle avait chuchoté, ses paroles s’étaient glissées en lui pendant son sommeil. Oui, ça ne pouvait être que ça.

Seulement le nom…


Eléanore.

Une fois de plus, il sentit le tissu du décor se froisser, se tordre, se déchirer pour révéler un abîme qu’il couvrait à peine : soudain, c’était l’univers entier qui devenait singulier, inconcevable et sibyllin ; de l’arrivée de la petite fille à son nom, son regard… Le monde paraissait moins logique, moins naturel. Son quotidien ? Des illusions, des chimères, ou un rêve - son rêve - et lui, se croyant éveillé, trompé par une certitude de conscience qu’il ne pouvait pas remettre en question et dont il était prisonnier : la colline, la fillette, tout avait surgi de son imagination. Il lui avait suffi d’ouvrir les yeux pour donner matière à l’un comme à l’autre.

- Eléanore ? !, reprit-il, sur un ton exagérément détaché. C’est un joli prénom.

- C’est comme cela qu’elle s’appelle, votre femme ?

Avant qu’il n’ait pu réagir, elle s’empressa de désigner le cadre qui trônait sur la table de nuit.

- C’est écrit sur la photo, je suis désolée. Je n’aurais pas dû y toucher sans autorisation.

Son air contrit disparut vite, pourtant.

- C’est bien votre femme ?, compléta-t-elle avec entrain. Elle est très belle.

Morose, il eut un mouvement de recul et se détourna de ce souvenir qu’il aurait voulu oublier, mais dont il n’avait jamais réussi à se débarrasser. Tu as raison, elle est très belle, ça oui. Mille fois plus belle que cette photo ne le laisse deviner. Mille fois plus belle que toutes les autres femmes, en fait, et je n’exagère pas ! Effectivement…

- Effectivement, c’était ma femme, et elle portait le même prénom que toi.

- Où est-ce qu’elle est ? Elle est ici ? Dans cette maison ?


Je ne veux pas en discuter, s’affligea-t-il intérieurement.


- Non. Enfin, pas vraiment.

- Elle est où, dans ce cas ? Et ça veut dire quoi, pas vraiment ? !

- Elle dort.


Il avait répondu plus abruptement qu’il ne l’aurait dû. Trop, sûrement, vu comme elle blêmissait.

- Est-ce qu’elle est morte ?


Morte.

Le terme l’atteignit en plein cœur.

- Non, non, corrigea-t-il froidement. Elle dort, c’est tout.

S’ensuivit un silence gêné durant lequel elle évita de relever la tête.

lundi 8 décembre 2008

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segments 10 et 11

La fillette dort encore.

Profondément.

Penché au-dessus d’elle, il peut sentir le souffle de sa respiration, détailler son visage, discrètement révélé par le halo Terrestre : dans les ténèbres, la planète et l’enfant s’accordent d’une égale perfection, le ramenant à ses incertitudes.

Qui était-elle ?

D’où venait-elle ?

Comment avait-elle survécu et, surtout, comment était-elle arrivée là ?

Sa présence sur la Lune était une énigme, qu’il ne pourrait pas résoudre sans aide. Inutile, donc, de batailler en vain. Se faisant une raison, il attrape le tabouret de la table de nuit et vient s’asseoir à son chevet, où il n’a plus qu’à attendre son réveil. Attendre, une fois de plus.

Attendre.

Une dernière fois ?

Des heures durant, il veille sur son sommeil, l’observe d’un regard bienveillant. Car non, elle n’a rien d’un fantôme : son pouls est paisible, régulier. A chaque inspiration, sa poitrine se soulève imperceptiblement avant de redescendre. Jamais ses battements de cœur ne s’emballent. Ses traits sont un peu ronds, un peu trop fins, avec au front quelque chose de léger, quelque chose qu’il envie, quelque chose comme de l’insouciance. Autour d’elle, ses cheveux mi-longs sont semés en couronne, sa bouche s’entrouvre à peine, sa petite main se crispe contre l’oreiller de plumes... Avec un étonnement croissant, Philip découvre que cette vision l’apaise, le libère de ses doutes, de ses appréhensions qui s’effacent une à une tandis qu’il se détend, qu’il se délasse. Tout à coup, le voilà saisi d’un sentiment étrange, une sorte d’attendrissement. Tout va changer, songe-t-il en s’étirant. Cette petite fille…

Que voulait-elle ?

Que venait-elle chercher sur sa colline ?

Jusqu’où allait-elle l’entraîner ?


A force de méditer, il passe la nuit près d’elle et, laissant d’autres heures s’échapper …


Finalement, s’endort à son tour.



*



La Terre est au plus haut du ciel. Tout à la fois : imposante et lointaine avec, ouverts sur son visage, deux yeux immenses qui restent posés sur lui, quoi qu’il fasse pour s’en libérer. A une dizaine de mètres de lui se tient une silhouette pâle, changeante, dont il n’ose s’approcher.

Une petite fille.

Trouble. Irréelle.

Il a beau la fixer, il n’en distingue que les grands yeux bleu-océan, les mêmes yeux que la Terre qui, entre temps, est devenue miroir. Marchant vers lui, imperturbable, celle qui le toise esquisse trois mots.



- Je m’appelle Eléanore, lâche-t-elle d’une voix familière.


Ensuite, elle rit.

Rit.

Rit plus fort.




Et le miroir vole en éclats.