dimanche 25 janvier 2009

Mouvement 02 - Les sept couleurs de l'Aube - Segment 1

Rideau de plumes, l’ombre était descendue sur la maison sans vie. De son manteau de nuit, elle avait étouffé les voix, les bruits, les éclats d’existence, en ramenant les braises à un souffle ténu, à un soupir imaginaire. Tantôt oppressante, tantôt moite, mais toujours doucereuse, on aurait dit qu’elle dévorait littéralement les objets de la pièce et qu’en tendant la main, on aurait pu saisir son voile pour l’arracher d’un geste.

Le regard vide, sans expression, la petite fille arpentait les couloirs, traînant les pieds, ses paupières lourdes d’un sommeil en suspens. Avançant à tâtons, elle paraissait ne savoir ni où elle allait, ni ce qu’elle recherchait dans le froid du néant.

Peut-être…

Peut-être fuyait-elle un cauchemar ?

Peut-être était-elle en quête d’un peu de lumière, d’un peu de jour pour transpercer cet épais brouillard cotonneux qui s’emparait du monde pour en faire un nouveau, déroutant et blafard ? !

Le cœur battant, elle s’arrêta. Cernée par les ténèbres, elle avait l’impression de voir bouger des formes, des silhouettes indéfinissables, impalpables, éthérées, qui froissaient l’atmosphère avec d’artistiques raffinements, flottant, glissant, valsant confusément en écrivant dans l’air des lettres vite oubliées. Avec le temps, leurs contours s’emmêlaient, s’entortillaient en peintures improbables où chaque coup de pinceau s’effaçait aussitôt, se succédant l’un l’autre en une sublime chorégraphie de clair-obscur. Autour d’elle : des fantômes, des spectres, des revenants, des cohortes d’âmes errantes venant de l’autre rive et qui resurgissaient, à l’insu des vivants, pour danser leurs farandoles détestables. Tendant l’oreille, Eléanore pouvait surprendre mille murmures, mille râles confondus et, par-dessus ces râles, mille petits rires mauvais, mais elle fut incapable de rebrousser chemin. Avec le cloaque, tous ses repères s’étaient évanouis, elle n’arrivait plus à s’orienter. Ce long corridor derrière elle, où menait-il ? Elle ne se souvenait pas s’y être aventurée.

En outre…

La maison n’était pas si grande : on ne pouvait s’y égarer. Ce qui impliquait forcément…

Qu’elle se trouvait ailleurs.

Comme elle arrivait à cette conclusion, son pouls s’accéléra.

Si ce n’était plus la maison,

Alors,

Où était-elle ?

Dressés à l’infini, trop lisses, les murs qui l’entouraient semblaient faits de miroirs ; d’immenses miroirs lui renvoyant l’image d’une même femme aux cheveux brillants à laquelle elle ressemblait étrangement. Avec eux, l’endroit prit des dimensions monumentales : des arches démesurées vinrent soutenir la voûte d’une cathédrale où ni colonnes, ni bancs, ni marbre ne rompaient l’uniformité d’un verre percé de centaines de couloirs. Par conséquent…

Soit ce n’était plus la maison. Soit, au contraire, c’était l’envers d’un décor par trop idéal.

Difficile d’être sûre.

- Bonsoir, fit une voix sur sa gauche.

Le mot résonna un instant, heurtant les arches, le plafond et le verre, qui se volatilisèrent en pluie de diamant.

Une voix…

Distincte. Réelle. D’une douceur calculée, doublée d’un soupçon de jubilation. Une voix qu’elle connaissait.

Une nouvelle fois, son cœur bondit dans sa poitrine.

Elle était de retour dans un salon submergé d’ombres, mais si elle discernait vaguement le dos du canapé, les fauteuils attenants, le moniteur audio calé contre le mur, elle avait beau scruter les environs, tenter de repérer celui ou celle qui s’était adressé à elle, ce fut sans résultats. Reculant d’un pas, elle heurta une table basse, manqua de renverser un vase de porcelaine et s’immobilisa, au bord de la panique.

Constatant l’effroi qu’elle lui inspirait, la Voix reprit plus gentiment :

- Allons, allons, du calme ! Je ne te ferai aucun mal.

A peine audible, elle chuchotait toujours, venant de partout à la fois, surnaturelle et familière. Puis ce fut l’illumination.

La voix de Philip.

La même voix.

Quoique…

Non, non, elle était différente ! Ses accents appuyés la rendaient plus vivante, plus marquée, moins mécanique… Son hôte s’exprimait sur un ton qui ne trahissait pas ses émotions, à l’inverse de cette Voix saturée d’un mélange contradictoire de passion et de nonchalance singulièrement…

Rassurantes.


- Qui es-tu ?, risqua-t-elle, plus fort qu’elle ne l’aurait dû en ces circonstances.

Mais nul ne répondit. Battant momentanément en retraite, l’importun ne reparut pas avant d’être assuré que cette maladresse imprévue serait sans conséquences.

- Chut, voyons ! !, la gronda-t-il alors, contrarié. Il ne faut pas le réveiller ! Il ne veut pas que nous discutions tous les deux !

- Qui ça ? ! Philip ?

- Philip ! Ecorchant soigneusement le nom, son interlocuteur se fit condescendant. Evidemment, Philip ! Qui d’autre ?

Ignorant délibérément ces débuts d’insinuation, la petite fille préféra revenir au point qui la préoccupait.

- Je voudrais savoir qui tu es, revint-elle à la charge.

- En voilà une énigme. L’Esprit de la maison, à ce qu’on dit. Cependant, tu peux m’appeler Sylph, si tu tiens tant que ça à me donner un nom.

Le débit était neutre, régulier, sans inflexions particulières, néanmoins elle ne put s’empêcher de penser qu’il cachait quelque chose.

- Parce que… Tu n’aurais pas de nom à toi ?

Grognement de résignation.

- Un nom à moi ? ! Quelle drôle d’idée ! On ne donne pas ce genre de chose à des Voix sans matière. J’en ai eu un, il y a longtemps, mais aujourd’hui, plus rien : il m’a été volé ou je l’ai oublié, au fond, quelle importance ? !

- Ce n’est pas triste, de ne pas avoir de nom ?

- Disons qu’on apprend vite à s’en passer, Eléanore.

Cette dernière tressaillit.

- Ainsi donc, tu sais comment je m’appelle ?

- Bien sûr. Je n’ai pas le droit de parler mais je peux observer, c’est même mon unique liberté, dorénavant. Aussi, écoute-moi, c’est fondamental : quoi qu’il arrive, ne lui fais pas confiance, jamais. Il n’est pas vraiment ce qu’il prétend être, alors fais attention ! Veille sur ton nom, fillette, si tu tiens à le conserver.

De plus en plus intimidée, cette dernière semblait ne rien y comprendre, ou plutôt : ne pas oser essayer. Il y avait une question qu’il lui fallait poser, une question dont elle avait peur mais qu’elle ne pouvait pas garder pour elle. Or, cette question était :

- Pourquoi ? Pourquoi tous ces mystères ? Qui est-il, à la fin ?

A ces mots, le salon s’emplit d’obscurité : au lieu de chuchoter, la Voix se mit à hurler, menaçante, sauvage ; et ce n’était plus la même voix mais celle d’une femme, déchirée par la haine, par la folie, une voix qu’elle avait déjà entendue. La réponse engloutit la pièce, et la réponse était :

GAEA MATER.

Les yeux de l’enfant s’écarquillèrent de terreur.

NON…

NON !

NON ! !
Ça ne se pouvait pas ! ! !


A son tour, elle cria, avec une violence telle que le précédent cri se tut, changé en étincelles qui tombèrent en cascades tandis que la nuit s’effondrait : partout, partout, sa noirceur se craquela, laissant paraître de fins rais de lumière, avant d’être soulevée par le souffle du jour.

Assise sur le divan, Eléanore fixait l’azur à travers le carreau.

1 commentaires:

L. a dit…

Et c'est parti pour le chapitre 2 ! ça va ? Tout le monde suit ?

Un début de chapitre en "cauchemar classique" façon exercice de style...