samedi 31 janvier 2009

Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segments 2 et 3

Un cauchemar, Dieu merci.


Ça n’avait été qu’un cauchemar.

Pendant une vingtaine de secondes, elle avait cru que l’univers explosait sous son crâne, l’emportant avec lui dans une chute infinie.

Un cauchemar.


Elle frémit.

Tiens ? !


Que faisait-elle là ?

Et, d’ailleurs, quand s’était-elle levée ?

Elle tenta de se concentrer.


En vain.


Quelques papillonnements de cils plus tard, un bruit de pas se fit entendre dans le couloir. Rapidement, elle se redressa, essuya les larmes au coin de ses yeux et réarrangea sa coiffure.

- C’est toi qui as appelé ?, demanda une voix derrière elle.


Philip.


Cette fois, c’était bien lui. Il se tenait debout dans l’encadrement de la porte, avec un air soucieux qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Vu sa façon de respirer, il avait dû courir pour venir jusqu’à elle, et il était si pâle ! Comme si son corps était de cire. Il n’était pas si blême, la veille au soir. Dans le matin naissant, il semblait épuisé, à bout de forces ou - elle ne put s’empêcher de s’en faire la remarque - à l’article de la mort.

- Tu as dormi ici ?, lâcha-il, notant qu’elle était en pyjama.

- Je suis confuse, s’excusa-t-elle. J’ai dû faire un cauchemar.

- Un cauchemar, oui, sans doute. Il y a trop de cauchemars qui flottent sur cette colline.

Il se gratta le menton, comme s’il pensait à autre chose.

- Depuis que je me suis installé ici, je ne fais plus que des mauvais rêves. Une conséquence de la solitude, je suppose, ou bien un tour des Fées. Il la gratifia d’un clin d’œil. A mon avis, le petit déjeuner aidera à dissiper tout ça. Aujourd’hui, exceptionnellement, tu pourras même avoir du jus d’orange, alors... Crois-moi, c’est terminé. Tant que je serai là, il n’y aura plus de mauvais rêves.

Sur ce, il tourna les talons, partit vers la cuisine puis, s’apercevant qu’elle ne suivait pas, revint instantanément en arrière. Le dévisageant avec gravité, la fillette n’avait pas bougé.

- Que se passe-t-il, Eléanore ? ! Quelque chose ne va pas ? Si c’est lié à ce cauchemar, je peux…

- Monsieur Dawson, le coupa-t-elle. Répondez-moi franchement. Est-ce que je peux avoir confiance en vous ?

Déconcerté, il fronça les sourcils.

- Voyons, c’est évident ! Tu peux te reposer sur moi, maintenant ! Jamais je ne t’abandonnerai, tu en as ma parole !

Solennel à l’excès, il leva la main droite et fit mine de cracher par terre. N’ayant pas prévu une telle réaction, elle éclata d’un rire qui s’éparpilla dans toute la maison et qu’il imita sans attendre. Dorénavant, ce n’était plus une métaphore :




La nuit se trouvait derrière eux.


*


Tandis qu’ils savouraient un petit déjeuner fait de lait, de croissants, de chocolat en abondance - et de jus d’orange, comme promis ! -, elle lui raconta ses mésaventures nocturnes avec tant de détails qu’il se garda de l’interrompre.

- Ensuite, la voix a dit que vous étiez… Elle hésita. Je n’arrive pas à me rappeler. C’étaient des mots étranges, peut-être d’une autre langue. Ah… Elle chercha un moment avant de renoncer. Non, je n’y arrive pas. Peut-être plus tard.

- Tant pis, ce n’est pas important. Ce n’était qu’un rêve, après tout.

- Mais la maison, reprit-elle plaintivement, elle sait parler, n’est-ce pas ?


Bien entendu. Hestia.


La Voix de la Maison…


Voilà qui expliquait beaucoup de choses !


Du revers de la main, il recoiffa ses cheveux en bataille : il n’avait guère envie d’aborder un sujet si problématique, cependant son invitée voulait des explications, et c’était légitime. N’était-ce pas en partie sa faute si sa nuit avait été aussi agitée ? ! Sans précipitation, il saisit une brioche et se pencha pour attraper le beurre.

- Oui, elle sait parler, mais elle m’obéit. Elle ne peut pas le faire si je ne l’y autorise pas.

- Dommage.

- Hier, je cherchais à t’impressionner, et je n’aurais pas dû. Avec toutes ces histoires de Fées, pas étonnant que tu aies mal dormi.

- Au fait… C’est quoi, une Sylphe ?, s’éclaira-t-elle soudain.

Il faillit s’étouffer.

- On dit un Sylphe. C’est du genre masculin.

- Et qu’est-ce que c’est ?

- Un Esprit du vent, une sorte de Lutin. Une de ces entités qu’on appelait « élémentaires », et qui étaient censées préserver l’harmonie universelle. Qu’il s’agisse des Gnomes, des Ondines, des Salamandres, l’addition de leurs pouvoirs servait de pilier à la réalité. Du moins, jusqu’à ce que les Salamandres décident de prendre l’avantage, bouleversant les règles du jeu. Le résultat, on le connait. La Terre en porte les cicatrices.

- Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne suis qu’une enfant, alors, évidemment, je ne suis pas aussi savante que vous, mais à mon avis, vous confondez avec notre espèce ! !

- Peut-être. Seulement ses armes les plus puissantes, elle les avait baptisées « bombes Salammendar ». Tu vois, c’est approximativement le même terme et, compte tenu de leur effet, sûrement pas une coïncidence. Attisé par la bêtise des humains, le courroux des esprits a semé le chaos sur Terre, et tout s’est achevé dans un grand ouragan de feu.

- Donc si j’ai bien compris, les Sylphes maintenaient l’équilibre ?

- Tous, ils étaient nécessaires. Ondines, Gnomes, Salamandres… Le vent, l’eau, la terre et le feu. Chacun s’acquittait de sa tâche, envers et contre tout.

- Maintenir l’équilibre…

Eléanore laissa planer sa phrase, avant de rajouter :

- Il existe aussi des esprits des arbres, n’est-ce pas ?

- Effectivement. Comment ai-je pu les oublier ? ! Si mes souvenirs sont bons, il s’agit des…

- Des Dryades.

Pris de vitesse, il en resta bouche bée, stupéfait par l’exactitude de sa réponse. Et après ? Pourquoi se formaliser ? ! ! Cette petite fille n’était décidément pas comme les autres !

- Comment est-ce que tu sais cela ?

- Je me souviens.

Son regard s’en alla errer par-dessus son épaule.

- Quand j’étais plus jeune, ma mère me disait que j’étais une Dryade.

- Alors, je ne me trompais pas, tu es vraiment une Fée.

- Peut-être, reconnut-elle en pâlissant.

- C’est tout ce dont tu te rappelles ?

- Pour l’instant, oui. Je pense que c’est à cause du rêve.

- C’est en train de refaire surface. Un bon présage, pour les jours à venir.

Elle finit son assiette et se leva de table.

- Ce n’était qu’un rêve, vous êtes sûr ?

- Absolument.

Faisant de même, il rangea leurs couverts, mit un peu d’ordre dans les placards, jeta les restes au recycleur et paracheva le tout d’un théâtral coup d’éponge.

- Tu peux me croire, les Sylphes étaient liés à l’ancien monde. Ils ont forcément disparu avec le cataclysme. C’est triste, mais c’est ainsi. On ne peut plus revenir en arrière.

Elle approuva.

Qu’avait-il affirmé, à l’instant-même ?

Tu peux me croire.

Les mots ricochèrent dans sa tête. Tu peux me croire. La Voix du cauchemar l’avait mise en garde : en aucun cas, elle ne devait lui faire confiance. Seulement, devait-elle vraiment prêter foi à ces avertissements ? Elle décida de sortir respirer : le grand air l’aiderait certainement à faire la part des choses, à dissiper l’incertitude.



C’était ce qu’elle espérait, en tout cas.

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