Depuis, un peu de temps avait passé. Ni trop, ni trop peu. Juste ce qu’il fallait.
Portée par un soupçon de brise, Eléanore marchait en direction du chêne, s’en allant parcourir ses rides austères et vénérables, appuyer son front juvénile sur le tronc centenaire, guetter le grain derrière la peau et la sève, par-delà les veines, avec pour unité les premières lignes d’un roman végétal. Semblant ne respirer qu’à peine, elle venait de clore ses paupières, et l’éclat du soleil sur le blond de sa chevelure ne donnait que plus de relief à cette scène enchanteresse. Dans les rayons dansants, l’arbre et l’enfant se métamorphosaient : différents mais semblables, un et un seul, somme et totalité, chacun n’existant plus qu’en tant que prolongement de l’autre. Le visage angélique paraissait du même bois et les doigts, de la même écorce, comme des branches minuscules en train de se former. Fluettes, les petites jambes s’enfonçaient dans le sol en de profondes racines… Ce n’était plus une fillette, qu’il voyait ici, mais une Dryade, une Fée des arbres, un esprit de la Terre.
Qui, brusquement, ouvrit les yeux.
En une seconde, tout convergea vers lui. Les jours, les mois, les années s’envolèrent comme des mouettes chassées du rivage par la marée montante, puis l’univers changea.
Il n’était plus sur la colline. Il n’y avait jamais été. Tiré de ses rêveries par un grésillement sur sa droite, il revenait à lui, à l’étroit dans son costume neuf, veillé par de larges rangées de miroirs, au milieu d’un hall étincelant qu’il connaissait par cœur : celui du bâtiment central des Archives de Boston, où il pensait trouver de quoi améliorer son livre en vue d’une énième révision. « Ame humaine et Transcendance ». Un titre qui en imposait, surtout pour une thèse de fin de second cycle. Un sujet compliqué, l’avaient prévenu ses professeurs, convaincus d’être de bon conseil. Son jeune âge, son orgueil, sa relative inexpérience… Autant d’obstacles qu’il devrait surmonter. Pour toute réponse, il les avait considérés avec condescendance. Compliqué ? Quelle idée ! ! Rien ne saurait être compliqué pour quelqu’un ayant ses capacités. Sur le campus, la confiance qu’il avait en ses aptitudes était légendaire, et son arrogance affichée en agaçait plus d’un. A juste titre. Après tout, se justifiait-il, les rares fois où il éprouvait le besoin de se justifier, pourquoi faire preuve d’humilité, quand on sait pertinemment ce qu’on vaut et mieux, ce dont on est capable ? Terminer ses études en remportant le trophée d’excellence ne l’avait pas encouragé à se remettre en cause, mais il était ainsi et il l’assumait sans complexes.
Une pensée plus triviale rompit cet embryon d’introspection.
Curieux, remarqua-t-il, avant de s’avancer dans le grand vestibule. J’ai oublié quel jour on est. D’un mouvement machinal, il interrogea le cadran qu’il portait au poignet.
Le 14 juin.
Bien, bien...
Hochement de tête.
Parfois, il était si distrait que c’en était gênant ! ! Un surdoué comme lui, ne pas pouvoir se rappeler une simple date ? C’était d’autant plus humiliant qu’au fond, il le sentait, il n’était pas complètement satisfait : une chose le chiffonnait toujours. Le 14 juin, évidemment. Seulement…
De quelle année ? !
L’espace d’un tressaillement, l’angoisse le submergea. Qu’il ne se rappelle pas la date précise, passe encore, mais l’année ? ! De toute évidence, sur ce point - sur ce point uniquement ! -, ses profs avaient raison : il fallait qu’il prenne du repos. Son quotidien n’avait plus rien d’humain : il dormait peu, réfléchissait beaucoup, n’en travaillait que plus, son goût pour les études prenant des proportions pour le moins alarmantes… Ascétisme, réflexion, travail : les trois clés de la réussite selon Philip Dawson. Vu ce qu’il s’infligeait, de telles pertes de mémoires n’avaient rien d’anormal. S’en plaindre ne servirait à rien : s’il s’obstinait à persévérer dans cette voie, à coup sûr, celles-ci deviendraient de plus en plus fréquentes.
Se dirigeant d’un pas pressé vers un terminal de contrôle, il éprouva une drôle de sensation : bien entendu, c’était idiot mais un instant, il s’était cru isolé sur la Lune, dans un futur lointain, comme s’il avait le souvenir d’une chose qui n’avait pas eu lieu, une chose qu’il n’aurait jamais l’occasion de vivre… Le surmenage, sans doute. Du coin de l’œil, il consulta l’info-screen de l’accueil : la date y était inscrite en retrait, en gros caractères rouges.
Le 14 juin 2153.
Un flash. Tout lui revint.
Comment avait-il pu oublier ça ? !
Il lui arrivait d’avoir des absences, bien sûr, mais rien de comparable !
Heureusement, tout rentrait dans l’ordre. Enfin ! ! Enfin, il se rappelait ! Comme quoi… Son cas n’était pas aussi désespéré qu’il paraissait l’être !
Fermant abruptement cette parenthèse, il enjamba le cordon de sécurité et pénétra dans l’édifice désert. A présent qu’il se sentait mieux, il pouvait se consacrer pleinement aux recherches qui l’amenaient ici. A une époque où l’on pouvait aisément accéder à n’importe quelle donnée à partir du moindre infoterminal, il faisait partie des irréductibles qui appréciaient le Livre - sa matière, son odeur, son authenticité - ; ces mêmes irréductibles qui s’étaient battus autrefois pour que les bibliothèques du XXIIème siècle conservent l’ensemble de leurs ouvrages-papier et les tiennent à disposition de celles et ceux qui désiraient les consulter. Travailler à partir d’éditions si précieuses était un privilège, un luxe d’autant plus prisé que l’obtention de l’indispensable code-passe de niveau 3 n’était pas à la portée du premier venu. Philip lui-même avait dû batailler des mois avant de se le voir attribuer : encore avait-il eu beaucoup de chance. Devant les refus à répétition, d’autres plus en vue s’étaient découragés. Pas lui. Ce n’était pas son genre.
Profil correct. Accès autorisé.
La porte magnétique glissa sur ses rails, s’ouvrant sur une salle sans fenêtres, qu’éclairaient ça et là des lampes de bureau à l’ancienne, elles-mêmes vissées sur de larges tables rectangulaires en imitation bois. Des deux côtés de l’allée principale, les étagères étendaient avec discipline leur majesté martiale et rien moins qu’écrasante.
Pénombre, tension.
Silence.
Retrouvant ses repères, il retint sa respiration et se tourna vers le compteur suspendu à l’entrée, s’immobilisant aussitôt : un O2 inattendu y clignotait en chiffres luminescents.
Un 02 ? !
Ses yeux s’écarquillèrent.
Il y avait quelqu’un d’autre dans la salle de travail ? !
Il n’en fallut pas plus pour qu’une grimace de frustration vienne déformer ses traits. Il tenait à ses habitudes, à ces pauses narcissiques où les lieux lui appartenaient : c’était sans doute un peu futile mais, pour lui, c’était d’un grand réconfort, l’équivalent d’une main sur son épaule, un remède à la solitude. Inévitablement, plus les minutes passeraient, plus ce serait avec dégoût qu’il partagerait la salle avec ce… Comment dire ?
Cet intrus.
J’espère qu’« il » va bientôt quitter les lieux !, se prit-il à songer. Je ne pourrai jamais arriver à me concentrer avec quelqu’un dans les parages ! Le poids d’un regard sur ma nuque. Des courants d’air, à chacun de ses déplacements. Le bruit de ses semelles sur le parquet ciré. J’aurai beau essayer de me faire une raison, je ne serai pas capable de supporter ça longtemps.
Peu lui importait que la pièce s’étende sur plus d’un kilomètre carré tant chez lui, c’était viscéral : il avait toujours eu d’énormes difficultés à tolérer un étranger au sein de « son » royaume, n’appréciant guère de se voir rappeler ainsi son statut d’usager. Tâchant de ne plus y penser - comme si c’était possible -, il parcourut la liste des ouvrages proposés, pointant ceux qu’il venait chercher au fur et à mesure. Tant pis. Pour une fois dans sa vie, il ferait une concession. De toute manière, ce n’était pas comme s’il avait le choix, aussi… Mâchoire crispée, il s’engagea dans une première rangée et l’aperçut alors.
samedi 14 février 2009
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