Plus tard.
Tandis qu’assis sur le perron, il contemplait le coucher du soleil, la petite fille vint le rejoindre à pas de loup, s’installant auprès de lui en prenant garde à ne pas le gêner. Elle avait passé tout l’après-midi à faire la chasse aux papillons et doublant l’expérience d’une admirable obstination, elle avait réussi à en attraper une vingtaine, les relâchant chaque fois qu’elle en était lassée. Les capturer ne l’intéressait guère, elle souhaitait seulement se prouver qu’elle en était capable : elle aimait trop la liberté pour faire des prisonniers ; ce qui l’amusait, avant tout, c’était de les poursuivre en imitant leurs ailes, comme si elle n’avait besoin que d’un peu de volonté pour pouvoir les suivre au fin fond du ciel. Philip était d’ailleurs forcé d’admettre que sa bonne humeur et son insouciance faisaient plaisir à voir, rendant à sa colline un zeste de fantaisie, gommant les remords et les doutes qui pesaient au sommet.
Ce soir, pourtant, devant son air embarrassé, il sut qu’un moment redouté - crucial - était sur le point d’arriver : visiblement, elle avait des questions à lui poser.
Soit.
Autant l’accepter et s’estimer heureux qu’elle se soit montrée si patiente ; d’autant que de son côté, il avait été loin de faire preuve de tact, en la matière. Il ne l’avait pas ménagée, aussi était-ce normal qu’elle lui rende la pareille. Par respect envers elle, il devrait s’appliquer à répondre de son mieux, quoi qu’il en coûte. Il le lui devait bien.
Ne sachant pas comment lancer la discussion, elle n’osait pas rompre la quiétude ambiante, son esprit partagé entre la peur d’interroger son bienfaiteur et l’envie grandissante d’en savoir plus sur lui. Il se garda bien de l’aider : il ne pourrait pas éviter l’inévitable, évidemment, mais il n’avait pas non plus l’intention de le précipiter. Il y avait trop de plaies qui ne s’étaient pas refermées, en lui, trop de secrets, de cicatrices, trop de regrets qu’il n’était pas particulièrement disposé à affronter, même par courtoisie… Sauf qu’aujourd’hui, il ne pourrait pas s’y soustraire : au bout d’un quart d’heure, en effet, elle arrêta de froisser les plis de sa jupe et lui saisit la manche.
- Excusez-moi, commença-t-elle, prudente. Je vais peut-être vous paraître impolie, mais…
Quel âge avez-vous ?
…
Quel âge ? !
Cette fois, Philip ne put s’empêcher de sourire. De toutes les impasses où elle pouvait le conduire, il n’avait pas prévu celle-ci : tentant d’anticiper, il en avait dénombré des dizaines, auxquelles il avait cherché des explications aussi cohérentes que possible, cependant le problème de l’âge ne l’avait jamais effleuré.
- Un point pour toi, conclut-il à voix haute. Tu n’aurais même pas dû avoir à me le demander. Pourtant, j’ignore si je peux te le révéler... C’est très personnel, comme question.
Déstabilisée par sa nonchalance, elle se dit qu’il devait la taquiner, loin d’imaginer les savants calculs auxquels il était obligé de se livrer pour elle : depuis qu’il était sur la Lune, faute de motivation, il avait perdu ses repères ; et pour ce qui était du passage des années…
- Voyons, fit-il traîner, avec un sérieux caricatural. Quand j’ai quitté la Terre, j’avais environ… Oui, ça doit être ça, ce qui nous donne, sauf erreur de ma part… Vingt-neuf ans, peut-être trente.
- Trente ans, vraiment ? ! Mais alors, vous êtes vieux ! !
- Comment ça, vieux ? !, plaisanta-t-il. Tu es sûre de ne pas exagérer ? Trente ans, moi, je trouve ça parfait. Ni trop, ni trop peu, tu n’es pas d’accord ?
Avant qu’elle le contredise, il s’empressa de compléter :
- Vieux… On n’est pas vieux avant d’avoir fêté son troisième millénaire, crois-en mon expérience.
Entrant dans son jeu, elle refusa d’en démordre.
- Dommage. Je vous pensais plus jeune.
- Tu n’es pas la première Eléanore à m’en faire la remarque, princesse. Effectivement, je ne fais qu’à peine vingt-cinq ans, l’âge que j’avais en m’installant ici. Depuis, c’est un peu comme si mon corps ne vieillissait plus - ce dont j’aurais tort de me plaindre, de toi à moi -. Cette colline est un endroit hors du temps, un sanctuaire ou quelque chose comme ça… Et puis d’abord, je ne vois pas quelle différence ça fait, si j’ai quelques années de plus.
Elle lui tira la langue.
- Trente ans, trente millénaires, qu’est-ce que ça change ? ! Reconnaissez-le, vous êtes vieux, M.Dawson, et avec les vieux, c’est toujours pareil… Ils sont sinistres et ennuyeux ! ! Ils ne savent pas profiter de la vie !
Hoquet interloqué.
- Parce que j’ai l’air sinistre ?
- Ça vous arrive, parfois. Quand vous passez des heures à scruter les nuages, ou quand vous vous enfermez au salon pour écouter de la musique, ou encore quand vous passez vos demi-journées à travailler sans vous autoriser de pause, oui, vous êtes vieux.
- Et d’après toi, qu’est-ce que je devrais faire pour rajeunir ?
- Vous ne devinez pas ? C’est enfantin, pourtant. Il vous suffirait de venir vous promener à mes côtés, courir après les papillons, danser avec les fleurs, virevolter dans le vent, au lieu de vous cloîtrer dans votre bureau pour vous replier sur vous-même.
Troublé par tant de maturité de sa part, il se passa la main dans les cheveux.
- Eh bien, voilà un conseil qu’il faudra que je retienne ! Aussi, je compte sur toi. Avertis-moi chaque fois que j’aurai l’air… Il poussa un soupir de fausse résignation. Trop vieux.
Sans répondre, à son tour, elle lui sourit ; et la réponse était dans son sourire.
dimanche 8 mars 2009
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