- Vous habitez ici depuis longtemps ? Sur la Lune, je veux dire.
- Longtemps ? ! Le mot est faible. Le temps paraît si long, ici, quand on est seul. Paradoxalement, il est prompt à s’écouler dès lors que l’on n’y prête plus attention. J’habite sur cette colline depuis le début de la guerre : de mes fenêtres, j’ai vu la planète s’embraser, le clair de sa robe s’assombrir, son éclat disparaître à mesure que les cris montaient, que les voix s’éteignaient dans le lointain. Or, le plus abominable, dans tout ça, c’est qu’avec la distance, rien ne semblait réel, comme si rien n’avait vraiment lieu, comme si ce n’était qu’un cauchemar dont l’aube ne laisserait qu’un peu d’amertume.
- Il n’y a pas eu de survivants ?
- Jusqu’à ton arrivée, j’en étais convaincu. Considérant la violence des bombardements et le nombre de virus artificiels lâchés dans la nature, aucun humain n’aurait dû pouvoir s’en sortir. Tu l’as échappé belle, j’ignore par quel prodige. Sans doute ton corps a-t-il développé son système immunitaire afin de s’adapter à ce nouveau milieu, si hostile qu’il puisse être. Hélas, nous n’en aurons jamais confirmation. Je ne suis pas un spécialiste et je manque cruellement de matériel, dans ce domaine. Par conséquent, il faudra bien que nous nous satisfassions de cette hypothèse.
- Pour le peu dont je me souvienne, au cours de mes pérégrinations, je n’ai pas croisé âme qui vive. A force, j’avais fini par croire que j’étais la dernière représentante de mon espèce. Vous trouver a été une sacrée délivrance.
- Comme l’a été, pour moi, ton arrivée. Mais comme je te l’ai dit, garde à l’esprit que si toi et moi, nous sommes encore de ce monde, d’autres ont dû s’en tirer, c’est obligé. Ce qui n’est pas forcément une chose dont il faut se réjouir, quoi qu’on en...
Il ne termina pas. L’indignation d’Eléanore se lisait sur ses traits.
- Pourquoi êtes-vous si pessimiste ?, le réprimanda-t-elle. Ce serait merveilleux, si nous n’étions pas les seuls rescapés ! Ça signifierait que rien n’est perdu, que nous pourrons un jour nous mettre à reconstruire et tout recommencer !
- Peut-être. Malheureusement, tu vois, j’ai bien connu les hommes ; j’ai grandi parmi eux. Je sais comment ils sont. Egoïstes et futiles. Incapables de tirer les leçons de leurs imprudences, irresponsables au point de commettre systématiquement les mêmes erreurs. Contrairement à ce qu’ils pouvaient prétendre, leur histoire collective n’avait rien d’une évolution : elle tenait plus d’une boucle, ou plutôt non, d’une succession de boucles, d’incessants retours en arrière… Un formidable gâchis, en somme. Malgré cela, tu as raison : je devrais être plus positif. S’il subsiste des hommes quelque part, notre espèce n’est pas condamnée. Peut-être apprendra-t-elle, cette fois. Peut-être prendra-t-elle un nouveau départ sans se tromper de voie. Qui sait ? Elle pourrait nous surprendre.
- Mais vous, renchérit sa jeune interlocutrice, ramenant la conversation sur le plan qui l’intéressait, depuis le Déluge de feu, vous n’êtes jamais retourné sur Terre ?
Il fourra ses mains dans ses poches.
- Jamais. Au fond de moi, j’étais persuadé que c’était inutile ; d’autant que je ne pouvais pas courir le risque d’être exposé aux virus de combat, même en prenant toutes les précautions adéquates… De toute façon, rectifia-t-il in extremis, comme je n’avais aucun moyen de repartir d’ici, le sort a décidé pour moi.
- Et vous vous en accommodez ?
- Dans ce cas précis, oui. Même si je l’avais pu, je n’y serais pas retourné.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis un lâche, quelqu’un qui a toujours fui la réalité quand celle-ci ne lui convenait pas. Plutôt que de faire face, je préfère garder en moi l’image de cette petite planète superbe et fière sur laquelle j’ai été élevé et dont j’ai tant reçu. Je ne veux pas que cette image se brise sous les coups de la vérité, je veux m’en souvenir et - en me souvenant - faire durer sa beauté au-delà de la destruction. Il faut qu’au moins une personne vive afin de se souvenir car, entre tout, c’est dans l’oubli que couve la mort définitive. Aussi, tant que je me souviens, la Terre d’avant vit encore quelque part entre nos deux réels.
- J’aurais tant voulu la connaître telle qu’elle était alors.
- J’aurais voulu que tu le puisses. C’était un endroit merveilleux et parfois… Parfois, quand j’y repense, en la regardant se lever, j’écoute la brise, je rêve que j’y retourne et j’y retourne en rêve. Rien n’a changé : l’azur est du même bleu, le soleil brille du même éclat, l’air a encore cette saveur légèrement fruitée qui le rendait irrésistible… Avec le recul, je repense à tout ce que j’ai vu, à tout ce que j’aurais dû voir… Trop tard, je m’aperçois que je n’ai pas su l’apprécier à sa juste valeur : moi-même, je ne savais pas ce que j’allais perdre, je ne saisissais que des ombres. Comment anticiper ? Comment prévoir qu’un jour, elle n’existerait plus ailleurs que dans ma tête ? ! Ces glaciers limpides, ces lacs argentés, ces chutes d’eau bouillonnantes, ces cascades cristallines, ces montagnes gigantesques découpées à la hache sur le pourpre du soir… N’ai-je pas inventé tout cela? Suis-je vraiment né sur la Terre, ou bien n’était-ce qu’un nouveau songe ? J’ai beau essayer de les retenir, les détails filent, ternissent, s’estompent, et j’ai de plus en plus de mal à croire en ce qu’ils sont.
Touchée par sa mélancolie, l’enfant lui lança un coup d’œil discret - qui ne l’arrêta pas -.
- Un jour prochain, termina-t-il, je m’éveillerai, comme toi, et j’aurai oublié. Ce jour-là, l’ancienne Terre sera morte pour de bon. Tout aura disparu et moi, je ne veux pas… Je ne veux pas qu’elle s’évanouisse, tout ça parce que je n’aurais pas été capable de m’en souvenir.
- Je comprends parfaitement. Pour vous, il s’agissait d’un monde à part - votre monde -, et quand j’entends la description que vous en faites, je me dis que je l’aurais sûrement aimé sans réserves… Un frisson vint éclore sur le bout de ses lèvres et courut le long de son corps. Peut-être trop, tout bien réfléchi. Au bout du compte, je devrais m’estimer heureuse de ne pas l’avoir connu tel qu’il était à l’époque. Comme ça, je n’ai pas de regret.
- Mais, à l’instant, objecta-t-il, tu ne disais pas le contraire ? !
- C’est vrai. Redoublant de prudence, elle pesa mûrement les propos qu’elle allait lui tenir. Cependant, je parlais de votre épouse.
Elle n’avait pas fini sa phrase qu’il se mordait la langue
dimanche 15 mars 2009
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