Non, pitié ! Pas encore !
Je ne veux pas parler d’elle, c’est trop dur.
Je t’en supplie.
Je t’en supplie.
Hélas, cette prière intérieure n’empêcha pas la fillette de poursuivre, avec ce qui pouvait être de l’envie :
- Elle était tellement belle. Je suis convaincue que je l’aurais adorée. Sur la photo, elle a l’air si gentille et en même temps, si sage, si mesurée…
Un instant, elle se tut, pensant qu’il voudrait réagir, mais il n’ajouta rien.
Il n’avait rien à ajouter.
Effectivement, tu as raison, Eléanore. Elle était belle, elle était sage. Elle était cela et bien plus : généreuse, douce, brillante, honnête, sincère, idéaliste… Ce serait encore loin du compte. Elle était meilleure que nous tous, meilleure que moi.
Bien entendu.
Et moi, je voudrais pouvoir l’oublier, ne plus voir son visage, en permanence, partout, dans les miroirs, les cieux, les reflets sur les vitres : ses cils, ses cheveux, son regard… Pouvoir oublier le chagrin, les larmes, le vide qu’elle a laissé en sortant de ma vie. Pouvoir me pardonner, aussi... Néanmoins, je ne le peux pas. Je n’en ai pas la force. Je n’en ai plus la force, maintenant qu’elle n’est plus là pour me prêter la sienne.
- Elle vous manque ?, s’enquit celle qui portait le même nom et qui ne pouvait pas savoir à quel point il souffrait.
S’il ne répondit qu’à grand peine, il lui répondit malgré tout.
- Oui, elle me manque beaucoup.
Ce qui, une nouvelle fois, était très en-deçà de la réalité.
Se remémorer combien il la chérissait, même brièvement, lui demandait de tels efforts qu’il devait batailler pour ne pas laisser sa voix le trahir. Il avait l’air tellement triste. Tellement… perdu.
Tellement seul.
Avant qu’il n’ait pu réagir, d’elle-même, elle vint se coller contre lui et attrapa sa main, nouant ses doigts aux siens avec, entrelacé, le fil invisible de leurs Destinées. Il n’avait pas pu s’écarter : ce qu’il essayait d’éviter, ce qu’il cherchait à fuir, ce qu’il craignait par-dessus tout avait fini par arriver. Elle s’était blottie dans ses bras pour le réconforter - lui qui avait ignoré sa détresse à deux reprises -, et sa peau d’enfant, sur la sienne, était incroyablement douce, chaude…
Vivante.
Je ne dois pas céder, se répétait-il, au supplice. Je ne dois pas aimer, pas l’aimer, pas encore ! Je ne peux pas, je ne veux pas, je n’en ai pas le droit ! Mais il était conscient que ces mots ne servaient à rien, qu’ils n’avaient aucun sens, aussi restèrent-ils là des heures à fixer la nuit qui tombait, chacun soulageant la détresse de l’autre de par sa seule présence.
Ensuite, de son propre chef, il prit la parole :
« Il était une fois, il y a bien longtemps, une petite Fée prénommée Onde, qui était amoureuse d’un jeune Esprit du vent… »
Bientôt, il y eut un flot étoiles.
Bientôt, il y eut de nouveaux rêves.
Sans qu’ils le réalisent, ce fut leur première nuit.
Leur première nuit ensemble.
dimanche 22 mars 2009
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