samedi 31 janvier 2009

Mouvement 02 - Les Sept Couleurs de l'Aube - Segments 2 et 3

Un cauchemar, Dieu merci.


Ça n’avait été qu’un cauchemar.

Pendant une vingtaine de secondes, elle avait cru que l’univers explosait sous son crâne, l’emportant avec lui dans une chute infinie.

Un cauchemar.


Elle frémit.

Tiens ? !


Que faisait-elle là ?

Et, d’ailleurs, quand s’était-elle levée ?

Elle tenta de se concentrer.


En vain.


Quelques papillonnements de cils plus tard, un bruit de pas se fit entendre dans le couloir. Rapidement, elle se redressa, essuya les larmes au coin de ses yeux et réarrangea sa coiffure.

- C’est toi qui as appelé ?, demanda une voix derrière elle.


Philip.


Cette fois, c’était bien lui. Il se tenait debout dans l’encadrement de la porte, avec un air soucieux qu’il ne cherchait pas à dissimuler. Vu sa façon de respirer, il avait dû courir pour venir jusqu’à elle, et il était si pâle ! Comme si son corps était de cire. Il n’était pas si blême, la veille au soir. Dans le matin naissant, il semblait épuisé, à bout de forces ou - elle ne put s’empêcher de s’en faire la remarque - à l’article de la mort.

- Tu as dormi ici ?, lâcha-il, notant qu’elle était en pyjama.

- Je suis confuse, s’excusa-t-elle. J’ai dû faire un cauchemar.

- Un cauchemar, oui, sans doute. Il y a trop de cauchemars qui flottent sur cette colline.

Il se gratta le menton, comme s’il pensait à autre chose.

- Depuis que je me suis installé ici, je ne fais plus que des mauvais rêves. Une conséquence de la solitude, je suppose, ou bien un tour des Fées. Il la gratifia d’un clin d’œil. A mon avis, le petit déjeuner aidera à dissiper tout ça. Aujourd’hui, exceptionnellement, tu pourras même avoir du jus d’orange, alors... Crois-moi, c’est terminé. Tant que je serai là, il n’y aura plus de mauvais rêves.

Sur ce, il tourna les talons, partit vers la cuisine puis, s’apercevant qu’elle ne suivait pas, revint instantanément en arrière. Le dévisageant avec gravité, la fillette n’avait pas bougé.

- Que se passe-t-il, Eléanore ? ! Quelque chose ne va pas ? Si c’est lié à ce cauchemar, je peux…

- Monsieur Dawson, le coupa-t-elle. Répondez-moi franchement. Est-ce que je peux avoir confiance en vous ?

Déconcerté, il fronça les sourcils.

- Voyons, c’est évident ! Tu peux te reposer sur moi, maintenant ! Jamais je ne t’abandonnerai, tu en as ma parole !

Solennel à l’excès, il leva la main droite et fit mine de cracher par terre. N’ayant pas prévu une telle réaction, elle éclata d’un rire qui s’éparpilla dans toute la maison et qu’il imita sans attendre. Dorénavant, ce n’était plus une métaphore :




La nuit se trouvait derrière eux.


*


Tandis qu’ils savouraient un petit déjeuner fait de lait, de croissants, de chocolat en abondance - et de jus d’orange, comme promis ! -, elle lui raconta ses mésaventures nocturnes avec tant de détails qu’il se garda de l’interrompre.

- Ensuite, la voix a dit que vous étiez… Elle hésita. Je n’arrive pas à me rappeler. C’étaient des mots étranges, peut-être d’une autre langue. Ah… Elle chercha un moment avant de renoncer. Non, je n’y arrive pas. Peut-être plus tard.

- Tant pis, ce n’est pas important. Ce n’était qu’un rêve, après tout.

- Mais la maison, reprit-elle plaintivement, elle sait parler, n’est-ce pas ?


Bien entendu. Hestia.


La Voix de la Maison…


Voilà qui expliquait beaucoup de choses !


Du revers de la main, il recoiffa ses cheveux en bataille : il n’avait guère envie d’aborder un sujet si problématique, cependant son invitée voulait des explications, et c’était légitime. N’était-ce pas en partie sa faute si sa nuit avait été aussi agitée ? ! Sans précipitation, il saisit une brioche et se pencha pour attraper le beurre.

- Oui, elle sait parler, mais elle m’obéit. Elle ne peut pas le faire si je ne l’y autorise pas.

- Dommage.

- Hier, je cherchais à t’impressionner, et je n’aurais pas dû. Avec toutes ces histoires de Fées, pas étonnant que tu aies mal dormi.

- Au fait… C’est quoi, une Sylphe ?, s’éclaira-t-elle soudain.

Il faillit s’étouffer.

- On dit un Sylphe. C’est du genre masculin.

- Et qu’est-ce que c’est ?

- Un Esprit du vent, une sorte de Lutin. Une de ces entités qu’on appelait « élémentaires », et qui étaient censées préserver l’harmonie universelle. Qu’il s’agisse des Gnomes, des Ondines, des Salamandres, l’addition de leurs pouvoirs servait de pilier à la réalité. Du moins, jusqu’à ce que les Salamandres décident de prendre l’avantage, bouleversant les règles du jeu. Le résultat, on le connait. La Terre en porte les cicatrices.

- Qu’est-ce que vous racontez ? Je ne suis qu’une enfant, alors, évidemment, je ne suis pas aussi savante que vous, mais à mon avis, vous confondez avec notre espèce ! !

- Peut-être. Seulement ses armes les plus puissantes, elle les avait baptisées « bombes Salammendar ». Tu vois, c’est approximativement le même terme et, compte tenu de leur effet, sûrement pas une coïncidence. Attisé par la bêtise des humains, le courroux des esprits a semé le chaos sur Terre, et tout s’est achevé dans un grand ouragan de feu.

- Donc si j’ai bien compris, les Sylphes maintenaient l’équilibre ?

- Tous, ils étaient nécessaires. Ondines, Gnomes, Salamandres… Le vent, l’eau, la terre et le feu. Chacun s’acquittait de sa tâche, envers et contre tout.

- Maintenir l’équilibre…

Eléanore laissa planer sa phrase, avant de rajouter :

- Il existe aussi des esprits des arbres, n’est-ce pas ?

- Effectivement. Comment ai-je pu les oublier ? ! Si mes souvenirs sont bons, il s’agit des…

- Des Dryades.

Pris de vitesse, il en resta bouche bée, stupéfait par l’exactitude de sa réponse. Et après ? Pourquoi se formaliser ? ! ! Cette petite fille n’était décidément pas comme les autres !

- Comment est-ce que tu sais cela ?

- Je me souviens.

Son regard s’en alla errer par-dessus son épaule.

- Quand j’étais plus jeune, ma mère me disait que j’étais une Dryade.

- Alors, je ne me trompais pas, tu es vraiment une Fée.

- Peut-être, reconnut-elle en pâlissant.

- C’est tout ce dont tu te rappelles ?

- Pour l’instant, oui. Je pense que c’est à cause du rêve.

- C’est en train de refaire surface. Un bon présage, pour les jours à venir.

Elle finit son assiette et se leva de table.

- Ce n’était qu’un rêve, vous êtes sûr ?

- Absolument.

Faisant de même, il rangea leurs couverts, mit un peu d’ordre dans les placards, jeta les restes au recycleur et paracheva le tout d’un théâtral coup d’éponge.

- Tu peux me croire, les Sylphes étaient liés à l’ancien monde. Ils ont forcément disparu avec le cataclysme. C’est triste, mais c’est ainsi. On ne peut plus revenir en arrière.

Elle approuva.

Qu’avait-il affirmé, à l’instant-même ?

Tu peux me croire.

Les mots ricochèrent dans sa tête. Tu peux me croire. La Voix du cauchemar l’avait mise en garde : en aucun cas, elle ne devait lui faire confiance. Seulement, devait-elle vraiment prêter foi à ces avertissements ? Elle décida de sortir respirer : le grand air l’aiderait certainement à faire la part des choses, à dissiper l’incertitude.



C’était ce qu’elle espérait, en tout cas.

dimanche 25 janvier 2009

Mouvement 02 - Les sept couleurs de l'Aube - Segment 1

Rideau de plumes, l’ombre était descendue sur la maison sans vie. De son manteau de nuit, elle avait étouffé les voix, les bruits, les éclats d’existence, en ramenant les braises à un souffle ténu, à un soupir imaginaire. Tantôt oppressante, tantôt moite, mais toujours doucereuse, on aurait dit qu’elle dévorait littéralement les objets de la pièce et qu’en tendant la main, on aurait pu saisir son voile pour l’arracher d’un geste.

Le regard vide, sans expression, la petite fille arpentait les couloirs, traînant les pieds, ses paupières lourdes d’un sommeil en suspens. Avançant à tâtons, elle paraissait ne savoir ni où elle allait, ni ce qu’elle recherchait dans le froid du néant.

Peut-être…

Peut-être fuyait-elle un cauchemar ?

Peut-être était-elle en quête d’un peu de lumière, d’un peu de jour pour transpercer cet épais brouillard cotonneux qui s’emparait du monde pour en faire un nouveau, déroutant et blafard ? !

Le cœur battant, elle s’arrêta. Cernée par les ténèbres, elle avait l’impression de voir bouger des formes, des silhouettes indéfinissables, impalpables, éthérées, qui froissaient l’atmosphère avec d’artistiques raffinements, flottant, glissant, valsant confusément en écrivant dans l’air des lettres vite oubliées. Avec le temps, leurs contours s’emmêlaient, s’entortillaient en peintures improbables où chaque coup de pinceau s’effaçait aussitôt, se succédant l’un l’autre en une sublime chorégraphie de clair-obscur. Autour d’elle : des fantômes, des spectres, des revenants, des cohortes d’âmes errantes venant de l’autre rive et qui resurgissaient, à l’insu des vivants, pour danser leurs farandoles détestables. Tendant l’oreille, Eléanore pouvait surprendre mille murmures, mille râles confondus et, par-dessus ces râles, mille petits rires mauvais, mais elle fut incapable de rebrousser chemin. Avec le cloaque, tous ses repères s’étaient évanouis, elle n’arrivait plus à s’orienter. Ce long corridor derrière elle, où menait-il ? Elle ne se souvenait pas s’y être aventurée.

En outre…

La maison n’était pas si grande : on ne pouvait s’y égarer. Ce qui impliquait forcément…

Qu’elle se trouvait ailleurs.

Comme elle arrivait à cette conclusion, son pouls s’accéléra.

Si ce n’était plus la maison,

Alors,

Où était-elle ?

Dressés à l’infini, trop lisses, les murs qui l’entouraient semblaient faits de miroirs ; d’immenses miroirs lui renvoyant l’image d’une même femme aux cheveux brillants à laquelle elle ressemblait étrangement. Avec eux, l’endroit prit des dimensions monumentales : des arches démesurées vinrent soutenir la voûte d’une cathédrale où ni colonnes, ni bancs, ni marbre ne rompaient l’uniformité d’un verre percé de centaines de couloirs. Par conséquent…

Soit ce n’était plus la maison. Soit, au contraire, c’était l’envers d’un décor par trop idéal.

Difficile d’être sûre.

- Bonsoir, fit une voix sur sa gauche.

Le mot résonna un instant, heurtant les arches, le plafond et le verre, qui se volatilisèrent en pluie de diamant.

Une voix…

Distincte. Réelle. D’une douceur calculée, doublée d’un soupçon de jubilation. Une voix qu’elle connaissait.

Une nouvelle fois, son cœur bondit dans sa poitrine.

Elle était de retour dans un salon submergé d’ombres, mais si elle discernait vaguement le dos du canapé, les fauteuils attenants, le moniteur audio calé contre le mur, elle avait beau scruter les environs, tenter de repérer celui ou celle qui s’était adressé à elle, ce fut sans résultats. Reculant d’un pas, elle heurta une table basse, manqua de renverser un vase de porcelaine et s’immobilisa, au bord de la panique.

Constatant l’effroi qu’elle lui inspirait, la Voix reprit plus gentiment :

- Allons, allons, du calme ! Je ne te ferai aucun mal.

A peine audible, elle chuchotait toujours, venant de partout à la fois, surnaturelle et familière. Puis ce fut l’illumination.

La voix de Philip.

La même voix.

Quoique…

Non, non, elle était différente ! Ses accents appuyés la rendaient plus vivante, plus marquée, moins mécanique… Son hôte s’exprimait sur un ton qui ne trahissait pas ses émotions, à l’inverse de cette Voix saturée d’un mélange contradictoire de passion et de nonchalance singulièrement…

Rassurantes.


- Qui es-tu ?, risqua-t-elle, plus fort qu’elle ne l’aurait dû en ces circonstances.

Mais nul ne répondit. Battant momentanément en retraite, l’importun ne reparut pas avant d’être assuré que cette maladresse imprévue serait sans conséquences.

- Chut, voyons ! !, la gronda-t-il alors, contrarié. Il ne faut pas le réveiller ! Il ne veut pas que nous discutions tous les deux !

- Qui ça ? ! Philip ?

- Philip ! Ecorchant soigneusement le nom, son interlocuteur se fit condescendant. Evidemment, Philip ! Qui d’autre ?

Ignorant délibérément ces débuts d’insinuation, la petite fille préféra revenir au point qui la préoccupait.

- Je voudrais savoir qui tu es, revint-elle à la charge.

- En voilà une énigme. L’Esprit de la maison, à ce qu’on dit. Cependant, tu peux m’appeler Sylph, si tu tiens tant que ça à me donner un nom.

Le débit était neutre, régulier, sans inflexions particulières, néanmoins elle ne put s’empêcher de penser qu’il cachait quelque chose.

- Parce que… Tu n’aurais pas de nom à toi ?

Grognement de résignation.

- Un nom à moi ? ! Quelle drôle d’idée ! On ne donne pas ce genre de chose à des Voix sans matière. J’en ai eu un, il y a longtemps, mais aujourd’hui, plus rien : il m’a été volé ou je l’ai oublié, au fond, quelle importance ? !

- Ce n’est pas triste, de ne pas avoir de nom ?

- Disons qu’on apprend vite à s’en passer, Eléanore.

Cette dernière tressaillit.

- Ainsi donc, tu sais comment je m’appelle ?

- Bien sûr. Je n’ai pas le droit de parler mais je peux observer, c’est même mon unique liberté, dorénavant. Aussi, écoute-moi, c’est fondamental : quoi qu’il arrive, ne lui fais pas confiance, jamais. Il n’est pas vraiment ce qu’il prétend être, alors fais attention ! Veille sur ton nom, fillette, si tu tiens à le conserver.

De plus en plus intimidée, cette dernière semblait ne rien y comprendre, ou plutôt : ne pas oser essayer. Il y avait une question qu’il lui fallait poser, une question dont elle avait peur mais qu’elle ne pouvait pas garder pour elle. Or, cette question était :

- Pourquoi ? Pourquoi tous ces mystères ? Qui est-il, à la fin ?

A ces mots, le salon s’emplit d’obscurité : au lieu de chuchoter, la Voix se mit à hurler, menaçante, sauvage ; et ce n’était plus la même voix mais celle d’une femme, déchirée par la haine, par la folie, une voix qu’elle avait déjà entendue. La réponse engloutit la pièce, et la réponse était :

GAEA MATER.

Les yeux de l’enfant s’écarquillèrent de terreur.

NON…

NON !

NON ! !
Ça ne se pouvait pas ! ! !


A son tour, elle cria, avec une violence telle que le précédent cri se tut, changé en étincelles qui tombèrent en cascades tandis que la nuit s’effondrait : partout, partout, sa noirceur se craquela, laissant paraître de fins rais de lumière, avant d’être soulevée par le souffle du jour.

Assise sur le divan, Eléanore fixait l’azur à travers le carreau.

dimanche 18 janvier 2009

Mouvement 01 - Au Pays des Merveilles - Segment 15

Bond dans le temps.



Au seuil de la maison, ils scrutaient les nuages fardés de clarté en sursis, sans bouger, côte à côte, attendant que ce premier jour s’achève et qu’une nuit la remplace. A la dérobée, Philip détaillait toujours sa petite protégée, comme s’il lui suffisait de se montrer persévérant pour en percer les plus infimes secrets. Elle avait l’air tellement heureuse, tellement… Comblée. Egaré dans l’azur, assorti, le ciel de ses prunelles brillait.


De ravissement ? De joie ? De soulagement ?


Que pouvait-elle bien distinguer, entre les nues, qu’il ne pouvait pas voir ? Y lisait-elle des signes à son adresse ? Des conseils ? Des avertissements ? Y cherchait-elle les silhouettes de ses parents disparus ? L’image de son propre visage, si jeune, si insouciant et en même temps, si nostalgique ? Entre les deux, devinait-elle cette aura d’innocence qui émanait d’elle en toutes circonstances, étincelle d’un astre improbable apparue comme par enchantement au cœur d’un monde meurtri comme un flambeau céleste, présage de renaissance...

Une petite fille.

Une petite fleur.


Sentant le poids de son regard, elle tressaillit : ses traits l’interrogeant, ses lèvres affichèrent un dernier sourire ; un sourire charmeur, délicieux et si délicieusement charmeur qu’il en oublia la colline, la Lune, la maison blanche, la tâche écrasante qui lui incombait… Oublia où il se trouvait, qui il était, ce qu’il voulait, avec l’agréable impression de sortir d’un long, très long sommeil. Hélas, trop rapidement, la sensation se dissipa, réduite à un banal sourire. Un sourire enfantin. Celui d’Eléanore. Son cœur, alors, se mit à battre plus douloureusement qu’il ne l’aurait dû. Un nouveau pressentiment l’assaillit. Une sorte d’appréhension.

Une petite fille…

Pour l’heure, il pouvait la considérer comme tel - puisque c’était ce qu’elle était -, néanmoins elle grandirait vite... Et demain ? ! Qu’amèneraient les jours à venir ? Il le supposait, ce qui viendrait par la suite ne serait plus si simple.

Surtout si elle était vraiment…

- En arrivant, j’ai longé plein de champs, déclara-t-elle d’un ton badin, laissant la chaleur de sa voix combler le gouffre qui s’était creusé entre eux en fin de repas.

Aucun doute possible : quand elle prétendait avoir jeûné pendant des jours, ce n’était pas une façon de parler. Pour preuve : en vingt minutes, elle avait englouti l’équivalent de plusieurs rations régulières, ne cessant pas d’en demander et d’en redemander au point que devant pareil appétit, il n’avait pas pu s’empêcher de retenir son souffle, craignant qu’Hestia ne puisse synthétiser assez de nourriture. Cependant ces craintes étaient sans fondements : sollicitant à peine le millionième de ses capacités, son invitée avait pu manger à sa faim, et très certainement au-delà.

Ceci fait, ils avaient débarrassé la table et s’étaient installés dans la salle de séjour, où il avait sélectionné pour elle quelques morceaux choisis de son « audiothèque idéale », espérant qu’elle saurait les apprécier comme ils le méritaient. Il ne l’avait pas regretté. D’emblée, elle avait été subjuguée, entrainée loin de la maison par l’harmonie des notes, plongée dans un univers où il n’avait pu l’accompagner tant il n’existait que pour elle. De toute manière, il avait posé assez de questions. Brusquer les choses serait risquer de nouvelles larmes, qu’il ne saurait pas épancher ; aussi préférait-il attendre. Le moment des réponses viendrait, il en était fermement convaincu.

Et avec lui viendrait le moment de …


- C’est une colline étrange. Tellement calme, tellement silencieuse.

Il acquiesça.

- Tu as raison. C’est un endroit à part.

- Un endroit magique.

Elle ponctua sa phrase d’un clin d’œil entendu.

- Pourquoi magique ?, s’enquit-il, décontenancé.

- Les Fées, énonça-t-elle, énigmatique.

- Tu les as vues ?

- Sur le chemin, j’en ai aperçues quelques-unes. Dans la forêt, parmi les arbres. De minuscules points lumineux, portés par la douceur de l’air, protégés par les branches... Bon gré, mal gré, ils m’ont suivie de loin jusqu’au chemin de terre qui mène à votre maison. D’ailleurs, à ce sujet, cette maison, c’est bien la vôtre, n’est-ce pas ? !

- En tout cas, c’est là que je vis.

- Parce que… Tout paraît tellement irréel, ici. Même cette escorte de Fées paraissait plus tangible, voletant et virevoltant comme la lumière sur l’eau, la rosée sur les feuilles. Je ne saurais décrire le spectacle de leurs rondes tant c’était fantastique, cependant j’aimerais le pouvoir, très sincèrement ; tout comme j’aurais aimé pouvoir les retenir.

L’attention de son hôte se porta vers le firmament.

- Les Fées… Il y a de singulières histoires qui courent sur cet endroit. D’anciens récits faisant mention d’esprits, de demoiselles ailées guettant les voyageurs là où les routes se croisent pour mieux les séduire ou les égarer. Des légendes souvent poétiques, parfois cruelles, qu’on lisait aux enfants quand il y avait encore des enfants pour s’en réjouir. A les en croire, cet endroit servirait de cour aux gens du petit peuple, dont les terres d’origine seraient dissimulées quelque part sous nos pieds, à l’abri de toute convoitise.

- Est-ce que c’est vrai ?

Intriguée, passionnée - transportée, même ! -, elle buvait ses paroles.

- Eh bien, dans le registre des contes, difficile d’être catégorique. Pour autant que je sache, aucune caverne n’a été répertoriée dans ce périmètre, mais considérant ce dont tu as été le témoin, peut-être que l’on n’a pas creusé où il fallait.

- Vous-même, vous n’en avez jamais vu ? !

Il fit non de la tête.

- Jamais. Seulement je ne sors pas beaucoup, alors ça ne prouve rien. Si ça se trouve, je suis passé mille fois à côté d’elles, sans m’en rendre compte ; à moins que ce ne soit l’inverse. Peut-être, aussi, que j’ai perdu mon âme d’enfant, et qu’elles refusent de m’apparaitre ? Comment savoir ?

- Faites tout ce que vous pouvez pour la retrouver, alors, le sermonna-t-elle gentiment, parce qu’elles existent, je vous le jure ! Elles étaient… Féériques, il n’y a pas de meilleur mot pour les définir ! Vous avez parlé de récits, les concernant. Dites… Vous en connaissez ?

- Si j’essayais, je pourrais vraisemblablement m’en remémorer un ou deux.

- Vous essaierez ?

Il se racla la gorge.

- S’il n’y a que cela pour te faire plaisir. Il ne me faut qu’un peu de temps pour me les rappeler, aussi… Aujourd’hui, nous ne veillerons pas, tu es trop fatiguée pour ça, mais dès demain, je t’en raconterai une.

- Promis ?

- Promis.

- Dans ce cas, en échange, je vous les montrerai. Elles sont tellement mignonnes ! Il faut absolument que vous les ayiez vues au moins une fois dans votre vie ! !


.…….


Allons bon ! Quitter la colline ? !

Partir à la rencontre des Fées ! !



A cette perspective, il eut un rire amusé.

- Qu’y a-t-il de si drôle ?, se renfrogna-t-elle aussitôt, vexée.

- Rien, rien. Ne t’inquiète pas. C’est juste que je viens de comprendre. Toi même, tu es une Fée. Tu viens de m’inviter dans ton royaume.


Pour toute réponse, elle le toisa longuement et murmura, si bas qu’il fut obligé de tendre l’oreille :


- Non. Mon royaume est tout autre, tu verras.



Entre les deux silhouettes assises sur le perron, le silence retomba.





Enfin, la lumière disparut en emportant le ciel.

samedi 10 janvier 2009

Mouvement 01 - Au pays des Merveilles - Segment 14

Il leva son index en signe d’assentiment, n’obtenant pour tout commentaire qu’une mimique offensée. Je ne suis plus une gamine de six ans à qui on peut faire croire n’importe quoi, aurait-elle rétorqué si elle n’avait pas eu peur de le contrarier.

- Exactement, s’expliqua-t-il, c’est de la maison dont il est question. Figure-toi qu’Hestia est un peu… Spéciale. C’est elle qui s’occupe du ménage, de la cuisine, du renouvellement des ressources, et elle se débrouille comme un chef. Tu n’as qu’à lui présenter une requête, elle l’exaucera sans conditions, pour peu que celle-ci soit réalisable et correctement formulée. Parfois, il lui arrive aussi de vouloir bavarder, alors…

- De vouloir bavarder ? ! Vous voulez dire qu’elle parle ? !

- Quand le débat l’inspire.

- Oh, s’il vous plaît… Faites-là parler ! J’aimerais bavarder avec elle !


Evidemment… Mais à quoi pensait-il ? !

Il avait senti la conversation glisser vers ce sujet ô combien épineux mais il ne s’était pas montré plus prudent pour autant.

A force de vouloir l’éblouir, il venait de rater l’occasion de se taire.

Dans les heures qui suivraient, il devrait à tout prix surveiller ses propos s’il voulait garder le contrôle de la situation.

- Promis, tu le pourras, mais pas maintenant. Tu peux rester ici tant que tu veux. Toujours, même, si tu le désires. N’aies aucune crainte : vous ferez bientôt connaissance. Vous avez tout votre temps pour ça.

Renversant la tête en arrière, elle laissa libre cours à sa joie juvénile.

- D’accord ! C’est décidé, je resterai ici ! !, s’illumina-t-elle, à l’instant-même où il s’assombrissait.

Jusqu’à présent, il n’avait pas noté à quel point ses vêtements ne lui allaient plus, et pourtant, maintenant qu’il s’y attardait, l’évidence s’imposait : d’un jaune uni, légèrement délavé, sa robe était celle d’une petite fille sage, une robe d’enfant comme on n’en faisait plus sur Terre depuis le XXème siècle, imprimée en rubans de motifs fantaisistes, trop courte d’au moins deux tailles, laissant apparaître ses poignets, une partie de ses jambes mais sans paraître ni sale, ni abîmée…

Ni vraiment vieille, en fait.

Difficile de croire que son invitée ait pu voyager des mois dans cette tenue. Bien sûr, celle-ci semblait usée, cependant… Pas suffisamment.

Pourquoi ?

Il n’aurait su le dire mais quelque chose clochait. Soudain, il se souvint d’une chose qu’il avait à lui annoncer :

- J’oubliais. Pour te souhaiter la bienvenue, la maison a tenu à te faire un cadeau. Elle a pensé que tu aimerais avoir une nouvelle garde-robe, en conséquence de quoi t’a-t-elle confectionné tout ce dont tu pouvais avoir besoin. Jupes, chemisiers, volants, chapeaux de pailles… J’espère que ça te conviendra.

Sur ce point-là, il pouvait être tranquille : jetant de discrets coups d’œil autour d’elle, l’enfant était aux anges.

- Patience, patience ! J’ai rangé ça dans la penderie de tes appartements. Désormais, tu auras une chambre à toi, nous te l’avons aménagée pendant la nuit. Mais une chose à la fois : pour le moment, tu ne dois plus songer qu’à te remplir le ventre !

L’ayant guidée vers la salle à manger, il lui indiqua où s’asseoir, s’approcha du panneau mural et y passa commande tandis qu’elle l’observait sans lui cacher son intérêt, attentive à ses moindres gestes, vérifiant mine de rien la liste qu’il soumettait à la machine. Les crêpes, les œufs, le chocolat… Docile, Hestia n’émit aucune protestation. Au bout d’une dizaine de secondes, un pan de paroi coulissa et un panneau surgit, exhibant un repas dont le fumet était aussi alléchant qu’indéfinissable. A peine servie, renonçant aux manières, la fillette se jeta sur son assiette, parvenant malgré tout à conserver sa dignité - ce qui, en de telles circonstances, était un bel exploit -.

- C’est bon !, lâcha-t-elle, la bouche pleine.

De l’autre bout de la table, il la regarda faire pendant quelques minutes puis attaqua ses œufs et sa salade de pommes de terre.